Depuis sa fondation, Montréal a toujours été une ville tournée vers le
commerce. Sa position privilégiée aux pieds des rapides de Lachine fait d'elle
le terminus naturel de la navigation fluviale. La construction du canal de
Lachine à partir de 1821 va modifier quelque peu la scène mais sans faire
perdre sa vocation maritime à la ville. Au contraire, Montréal devient au
début du XIXe siècle la capitale de la navigation intérieure au Canada. C'est
ici que sont construits les premiers bateaux à vapeur. C'est ici que l'on perce
le canal de Lachine. C'est ici que s'établissent les barons de l'industrie
canadienne. Montréal devient aussi la capitale économique du Canada. Comme
centre de production industrielle, Montréal se doit de développer des moyens
pour expédier sur les marchés de consommation ce qui sort de ses usines. Pour
ce faire on va créer une demande de transport et pour y répondre une flotte de
navires marchand et des infrastructures maritimes.
Sur un plan archéologique, nous pouvons diviser les sites touchant au
transport maritime-fluvial selon cinq (5) grands volets : les voies d'eau
elles-mêmes, les infrastructures portuaires, les chantiers maritimes, les
navires et les cargaisons. C'est au début des années 1980 que l'archéologie
montréalaise commence à s'intéresser à l'industrie du transport maritime. Le
Ministère des affaires culturelles du Québec et la ville de Montréal mandate
en 1981 la Société d'archéologie et de numismatique pour exécuter une série
d'opérations archéologiques sur le territoire du Vieux-Montréal. Une de ces
opérations touchent au chantier maritime de David Munn. Parallèlement, la
Société du Vieux-Port de Montréal, une société de la couronne ayant pour
objectif le développement de la section ancienne du pont, s'engage dans une
série d'opérations archéologiques sur la zone des écluses 1 et 2 du canal de
Lachine, la priorité à Callières et le "front de mer" de Montréal.
Ces interventions archéologiques sont exécutées selon une approche terrestre.
L'approche purement maritime sera prise en main par le Comité d'histoire et
d'archéologie subaquatique du Québec, un organisme privé voué à la
recherche pure. Le CHASQ comme on l'appelle communément s'attachera à la
fouille du vapeur P.S. LADY SHERBROOKE. Enfin de l'autre côté du globe
en Australie, dans la rade de Melbourne une équipe du "'Maritime
Archeological Unit" de l'état de Victoria, fouille l'épave du brick WILLIAM
SALTHOUSE et dégage une cargaison essentiellement d'origine montréalaise.
Même s'il n 'y a pas encore d'effort concerté officiel, les archéologues ont
d'eux-mêmes commencé à travailler les problématiques maritimes dans une
optique d'intégration.
La logique du système veut que l'on regarde en premier les voies d'eau. Ce
premier volet archéologique s'intéresse dans le cas de Montréal, à la
domestication de l'eau, à la prise de contrôle d'un élément naturel. On s'en
sera douté, il s'agit du canal de Lachine. Les travaux archéologiques
exécutés par la Société du Vieux-Port sous la direction de l'archéologue
Pauline Desjardins visent essentiellement à comprendre l'évolution du site
dans une optique de mise en valeur. La surveillance, car il s'agit plus de
surveillance que d'une fouille programmée, va s'effectuer à partir de mai
1990. D'énormes moyens sont mis en oeuvre. De nombreux vestiges sont dégagés.
Les murs de soutènement des écluses de 1840, les quais et leurs talus sont
localisés. Malheureusement les traces du premier canal se font rares. Il en va
de même pour celle du moulin à vent. Par contre la reconstruction des années
1870 laisse beaucoup de traces. Les bases des quais installées pour la
construction sont dégagées comme d'ailleurs les systèmes de rail utilisés
pour l'acheminement des matériaux de construction. L'emplacement et la
disposition des différents bassins se voient précisés. La présence de
plusieurs prises d'eau à usage industriel atteste d'un changement d'orientation
dans les fonctions du canal. Le mobilier archéologique si l'on excepte les
systèmes d'ouvertures et de fermetures des pontes est relativement peu
impressionnant. Outre un certain nombre d'outils comme des pics et des
tarières, les artefacts les plus significatifs demeurent une série d'assiettes
estampées par la "Richelieu & Ontario Navigation Co.".
Les opérations de la Société du Vieux-Port vont aussi s'attacher aux
infrastructures portuaires. Une série de sondage effectués entre 1988 et 1991
vont permettre de localiser les anciens quais. Les fondations des énormes
élévateurs à grains démolis récemment vont être réétudier cette fois
selon une approche archéologique.
Quand on pense à l'industrie du transport maritime, l'image qui nous vient
naturellement est celle d'un beau navire naviguant sur la mer. On oublie trop
facilement que ce beau navire est lui-même le produit d'une industrie très
particulière, la construction navale.
L'archéologie montréalaise s'intéresse à cet aspect depuis le début des
années 80. Au cours d'une série d'expertises effectuées dans le
Vieux-Montréal en 1984, l'archéologue Jean-Guy Brossard s'intéresse au site
Logan. Ce site situé sur la pointe à Callières à l'arrière de l'Hôpital
général des Soeurs-Grises servit de chantier naval à David Muun de 1805 à
1827 avant qu'il ne soit acquis par Hart Logan. L'expertise révèle la
présence de couches d'occupation datant des débuts du XlXe. L'année 1985,
voit l'archéologue Louise Pagé diriger une fouille ouverte au public sur le
site du chantier. En raison de la présence d'une série de murs de refend,
héritage de l'édifice "Examining Warehouse" construit par le
gouvernement fédéral en 1875, la fouille est très difficile. Les résultats
soulèvent plus de questions qu'ils n'apportent de réponses. Les fondations du
coin nord-ouest du magasin construit après l'abandon du site comme chantier en
1827, par Hart Logan sont dégagés à plus de 2 mètres de profondeur. De toute
évidence, la topographie du site a été modifiée en profondeur par la
construction de l'entrepôt des douanes. Les résultats pas très prometteurs de
cette première campagne de fouille amènent les archéologues à réévaluer
leur approche du site.
En 1986, l'archéologue Pauline Desjardins reprend le site. Pour éviter les
perturbations crées par l'important remplissage de la zone longeant la rue de
la Commune, on décide de se concentrer sur la frange nord du site dans la
ruelle située à l'arrière du "Examining Warehouse". Ce site
dans le contexte d'un chantier naval est prometteur car les différents ateliers
se retrouvent traditionnellement, toujours en périphérie, le centre du site
étant occupé par le ber et le navire en construction lui-même.
Une importante tranchée de 12 mètres de long sur 2 mètres est ouverte le
long de la limite nord du site. À l'extrémité ouest, un mur constitué de
pieux en terre indique la présence d'un aménagement. De l'autre côté de ce
mur le sol d'occupation du chantier est couvert de copeaux de bois. Ceci laisse
à penser que l'aménagement ouest pourrait être liée à la charpenterie.
Malheureusement la couche d'occupation de "l'atelier" lui-même a
disparu. Nous en sommes réduit aux hypothèses. L'extrémité Est de la
tranchée est occupée par des latrines de près de 2 mètres sur 2 mètres
construite sur une fondation de pierre.
Une seconde tranchée de près de 3 mètres sur 2 mètres est ouverte entre
deux des murs de refend du "Examining Warehouse", dans le but
de localiser un ber hypothétique. Le ber est effectivement dégagé. Ce dernier
en très mauvais état est constitué d'un assemblage de poutres et de planches.
La pente vers le fleuve est encore perceptible. De nombreux copeaux de bois sont
trouvés entre les composantes du ber. Ils attestent des travaux d'assemblage
faite sur le navire lui-même.
La campagne 1985 démontre qu'en dépit des destructions occasionnées par la
construction du "Examining Warehouse", le site comporte
toujours nombre d'éléments associés au chantier de David Munn. Une fouille à
plus grande échelle est donc à envisager. Le site du chantier Munn témoin de
la construction d'au moins 26 navires dont certains des premiers vapeurs à
avoir navigué sur le Saint-Laurent, atteste du déplacement vers la
périphérie de la ville des activités industrielles.
L'archéologie montréalaise dans le domaine du transport maritime ne s'est
pas restreint au seul territoire de la ville de Montréal, Les navires
construits sur le chantier de David Munn comme ceux lancés du chantier d'Hart
Logan situé à côté de la brasserie Molson au courant Sainte-Marie,
témoignent de l'intérêt des entrepreneurs montréalais pour les nouvelles
technologies. Montréal en ce début du XIXe siècle est à la fine pointe de ce
qui ce fait en technologie navale au niveau mondial.
C'est en 1809 que tout commença lors d'une réunion entre John Molson
(brasseur), John Jackson (ingénieur) et John Bruce (constructeur de navires).
Le triumvirat se réunit dans le bureau du notaire Jonathan Gray pour finaliser
les termes d'une association qui allait modifier considérablement la scène du
transport maritime au Canada. L'entente prévoit que Jackson et Bruce devront
mettre en service un vapeur entre Montréal et Québec au printemps 1810. John
Molson assure le financement. Un peu plus de deux mois plus tard, soit le 19
août 1809, les visiteurs attroupés au chantier Hart-Logan sont témoins du
lancement du premier bateau à vapeur canadien l'ACCOMODATION.
L'ACCOMODATION est loin d'être un chef d'oeuvre d'architecture navale.
Il ne mesure que 25,9 m de longueur sur 4,9 m de largeur au maître-bau. Sa
machine, coulée au Forges du Saint-Maurice, et usinée à Montréal à
l'atelier de Georges Platt, ne développe que 6 chevaux-vapeurs. L'ACCOMODATION
se révèle donc un bien piètre bâtiment au cours de ses rares sorties sur
le fleuve Saint-Laurent. Il n'en demeure pas moins qu'il est le premier bateau
construit au Canada à être mû par la vapeur. La navigation fluviale ne sera
plus tributaire des sautes d'humeur de la température. Avec ou sans vent, le
vapeur relie les deux plus importantes villes du Bas-Canada. C'est un exploit
remarquable pour l'industrie canadienne qui n'en est encore qu'à ses
balbutiements. Encore plus remarquable, si on considère que le premier vapeur
en service régulier le CLERMONT de Fulton, n'est mis en service que deux
années auparavant, soit en 1807 sur le fleuve Hudson au États-Unis.
En 1812, John Molson lance le SWIFTSURE. Ce dernier est beaucoup plus
gros. Il mesure 42,4 m de long sur 7,3 m de large. Sa machine comme
pratiquement toutes celles qui sont utilisées sur les vapeurs qui suivront, est
fabriquée par la firme "Boulton et Watt" de Birmingham en
Angleterre. En 1814, c'est au tour du MALSHAM d'affronter les eaux du
SaintLaurent. Ce dernier mesure 47,3 m de long sur 9,2 m de large. Sa machine
développe 45 chevaux-vapeurs. En 1815, le monopole de John Molson est menacé
par le lancement du CAR OF COMMERCE mis en chantier par Thomas Torrance
et ses associés. La navigation à vapeur sur le Saint-Laurent est déjà chose
courante en 1816, et John Molson tente d'en conserver le monopole. En 1817, il
met en service le LADY SHERBROOKE puis en 1818, c'est au tour du NEW
SWIFTSURE. Enfin, entre 1819 et 1841, on compte plus d'une soixantaine de
bateaux à vapeur sur le Saint-Laurent et ses affluents.
Il est intéressant de noter que de ces 63 vapeurs, 35 sont construits sur
des chantiers montréalais, 14 sur des chantiers de la grande région
montréalaise, 5 sur la rivière de l'Outaouais et 8 sur les chantiers de la
capitale provinciale. On constate que l'industrie de la construction des vapeurs
est essentiellement montréalaise. Il faut aussi ajouter que la plupart des
machines de ces vapeurs construits à Québec sont usinées à Montréal. Ceci
s'explique d'ailleurs par le fait que l'industrie lourde de I'époque se trouve
à Montréal, et que les chantiers navals de Québec sont plus orientés vers la
construction de voiliers destinés au marché anglais. L'industrie montréalaise
se trouvant à l'intérieur du continent, est naturellement plus intéressée à
la navigation fluviale, et par le fait même, au marché américain. Il faut
également ajouter que la présence des canaux de Lachine et de Chambly la place
en relation directe avec ce marché ce qui n'est pas le cas de l'industrie de la
capitale provinciale qu'est Québec.
L'introduction de la technologie de la vapeur révolutionne l'ensemble de la
société. Dorénavant, rien ne sera plus pareil. Une machine remplace l'homme.
Sur le fleuve le navigateur ne sera plus l'esclave des vents. Cette révolution
car s'en est bien une, est aussi importante que la découverte de la roue ou
plus près de nous de l'ordinateur. Pour l'archéologie l'examen des vestiges de
cette transition devient la clef pour pénétrer dans l'univers de ces premiers
ingénieurs, créateurs de notre monde. Sur papier c'est bien beau, mais la
réalité est plus complexe. Il nous faut trouver un site qui correspond à la
période d'introduction de la vapeur. Ceci n'est pas simple. Un certain nombre
d'indices vont très rapidement nous amener à nous intéresser aux eaux
entourant les îles de Boucherville, et plus particulièrement, celles de l'île
Sainte-Marguerite connue jadis sous le nom d'île Molson. C'est d'ailleurs à sa
maison de campagne de l'île Molson que décède le 7 janvier 1836, le père de
la navigation à vapeur au Canada, John Molson. Un des descendants de la famille
Molson, John Morgan, nous signale que le chenal séparant autrefois l'île
Sainte-Marguerite et Charron recèle I'épave d'un des premiers vapeurs
construit par son ancêtre. De plus, les archives de la Compagnie Molson
mentionnent que les chenaux sont utilisés comme lieu d'hivernement aux bateaux
à vapeur. D'autres indices s'ajoutent à la liste, dans les années 50, un
résident de l'île Sainte-Marguerite peut observer la présence de deux épaves
gisant dans le chenal tandis que vers les années 60, des plongeurs dégagent
des pièces de bois d'une épave inconnue.
Notre enquête nous révèle qu'avant le remplissage du chenal
Petite-Rivière (pratiquement tout le chenal fut remblayé lors de la
construction du tunnel Louis-Hippolythe Lafontaine vers 1964) séparant les
îles Charron et Sainte-Marguerite, les deux épaves connues de nos informateurs
sont visibles lors des basses eaux à l'automne. Il est donc facile aux
visiteurs et résidents de ces îles de récupérer des "souvenirs" de
ces carcasses de bateaux. D'ailleurs une ancre de fer de fortes dimensions a
ainsi été renfloué, il y a de cela plusieurs années, pour servir aujourd'hui
d'ancrage à des quais et bateaux. Ces constations nous amènent à admettre que
les superstructures de ces épaves ont dû en être retirés, il y a longtemps.
De plus. nous savons que les machines à vapeur et leurs composantes mécaniques
sont en règle générale démantelées après abandon des navires pour être
réutilisées sur de nouvelles coques. Il ne doit rester de notre épave qu'une
coque vide.
Notre recherche s'oriente donc par la force des choses vers l'étude de la
coque ou si l'on veut le "contenant". Notre objectif est de comprendre
par la fouille la conception architecturale de la coque elle-même. Comme il
s'agit d'un bateau à vapeur, les points d'ancrages de tous les éléments de la
machinerie deviennent l'objet principal de cette recherche. En d'autres termes,
pour comprendre la conception de la coque, il nous faut connaître la machine et
ses composantes.
Aidé financièrement par le Musée David M. Stewart et la Fondation de la
Famille Molson, le comité commence ses recherches en juin 1983 en compagnie du
Dr. Harold E. Edgerton (décédé malheureusement en janvier 1990) un chercheur
du M.l.T. L'objectif des opérations est de localiser à l'aide de sonars
acoustiques la présence d'épaves de bateaux dans les eaux du Saint-Laurent
entourant les îles de Boucherville. Plusieurs "anomalies physiques"
sont identifiées non loin de la berge sous-marine de l'île Sainte-Marguerite
dont une se révèle être l'épave d'un bateau de bois d'une longueur de plus
de 40 mètres, enfouie sous plus de 2 mètres de boue.
Parallèlement aux opérations sur le terrain, une recherche historique
poussée est entreprise à Montréal, Ottawa et Birmingham (Angleterre).
L'examen des plans des machines produites par la firme Boulton et Watt de
Birmingham pour John Molson révèle qu'en moins de 10 ans, la technologie
navale est passée du stade de la préhistoire à celle de la production de
masse. Chaque machine produite pour Molson diffère radicalement de celle qui la
précède. Cette recherche va permettre d'identifier de façon positive l'épave
de l'île Charron. Il s'agit du P.S. LADY SHERBROOKE (P.S. pour paddle
steamer) construit par lsaac Johnson en 1817 pour Molson. Le P.S. LADY
SHERBROOKE quatrième vapeur de Molson, s'inspire pour sa coque du P.S.
CHANCELLOR LIVINGSTON construit par Robert Fulton aux États-Unis. Le P.S.
LADY SHERBROOKE bénéficie cependant d'une meilleure machine, un Boulton
& Watt de 60 chevaux à double action.
Mais revenons à notre épave, le P.S. LADY SHERBROOKE. Cette
dernière repose sur la partie submergée du talus de la berge de l'île
Sainte-Marguerite, selon une inclinaison bâbord de 35 degré. L'épave longe la
berge, et son axe s'oriente d'Est en Ouest. Sa longueur est de 40,70 mètres
entre les points les plus élevés de l'étrave et de l'étambot. Sa largeur au
maître-bau est de 9,60 mètres. La hauteur de la cale ou du creux est de 3
mètres. Il s'agit d'un bateau à un seul pont.
La structure de la coque, telle que révélée par la fouille, depuis ses six
dernières années, est constituée d'un assemblage de pièces placées selon un
axe transversal (les varangues, les baux et les barrotins), un axe longitudinal
(la quille, la carlingue, les dormants, les serres, les bordés, les vaigres et
les hiloires), et un axe vertical (les épontilles, les allonges, les supports
diagonaux, l'étrave et l'étambot).
Ainsi, perpendiculairement à l'axe longitudinal on retrouve la membrure
formée de varangues et d'allonges présentant un échantillonnage de bois
alternant du chêne blanc à l'épinette. Plusieurs hypothèses sont avancées
pour expliquer cette alternance dans les essences de bois : réduction des
coûts, le chêne étant déjà rare au début du XIXe siècle, augmentation de
la flexibilité pour contrer les vibrations causées par la machinerie. Cette
membrure est très massive. Le maillage est serré. On retrouve sur cette
membrure la présence d'un épais vaigrage composé de larges planches
d'épinette et quelquefois de chêne blanc au niveau du bouchain. Les bordés
sont larges, massifs et en chêne blanc. Ceux-ci sont fixés aux varangues et
aux allonges par de gros clous de fer forgés. On observe encore la présence
des joints d'étoupe et du blanc de plomb entre les planches. Ceci semble
prouver que la carène était peinte en blanc.
Perpendiculairement à l'axe longitudinal des fonds, on retrouve la carlingue
placée directement au-dessus des varangues et de la quille. Elle est en chêne
blanc comme les quatre dormants qui la flanquent de chaque côté. C'est cet
assemblage de dormants qui distingue indéniablement le bateau à vapeur du
voilier. Ce sont ces dormants qui servent de support à tous les éléments de
la machinerie du vapeur (cylindre, condenseur, pompe, tuyauterie, chaudières et
autres) et à supporter les arbres des roues à aubes, La présence de
nombreuses mortaises et encoches creusées dans les dormants et des pas de vis
et autres pièces de fer fixées aussi sur ces derniers qui confirment la
présence d'un bâti de bois ressemblant à la structure d'un pont.
Le flanc bâbord est pratiquement intact jusqu'au niveau du pont. On y
retrouve un vaigrage intérieur massif composé de larges planches clouées aux
allonges, une serre bauquière longeant le pont, et une série de poutres
diagonales et verticales agissant comme renforts pour supporter le poids de
l'arbre de la roue à aubes installée sur cette section du pont. Une
découverte des plus intéressante faite au niveau du bouchain, fut celle de la
prise d'eau (sorte de collet de fonte accouplé à un tuyau de fer muni d'un
clapet de sûreté) servant à alimenter les chaudières. En novembre 1826, lors
de son retrait du service on a enlevé la machine. Les ouvriers lors de ce
démantèlement de la machinerie ont pris soin de ne pas endommager la coque. La
présence des écrous replacés sur les pas de vis atteste de ces soins.
La mise au jour des éléments de la section bâbord du pont supportant
l'arbre de la roue à aubes, apporte une dimension nouvelle dans la
compréhension de l'assemblage architectural et mécanique du bateau dans la
salle des machines.
La majorité de ces éléments clés pour la compréhension du navire furent
retrouvés au fond de la coque. On retrouve parmi ces éléments clés, une
série de barrotins, une hiloire et deux baux de tambour. Pour compléter cet
assemblage, on retrouve deux épontilles et quatre poutres massives faisant ici
office de plancher. Ces quatre pièces de bois longitudinales sont fixées les
unes aux autres par de longues chevilles de fer ancrées à la serre-bauquière.
Nous sommes devant un élément nouveau dans la construction navale, une sorte
de pont démontable. En effet, la présence de ces chevilles de fer démontre
qu'il est possible de dégager une à une les quatre poutres longitudinales du
pont sans altérer la charpente (barrotins, hiloire, serres) de celui-ci. Un
espace laissé libre juste sous l'emplacement de l'arbre de la roue à aubes
servait de logement au mécanisme d'embrayage, constitué de deux disques de
fonte dont un coulissait grâce à un levier dont on a retrouvé les guides. Les
baux de tambour qui en plus d'avoir comme fonction de lier les deux flancs du
bateau et de supporter tout le pont, ces derniers apportent des informations
intéressantes sur le diamètre de la roue à aubes.
L'étrave a également été dégagée. Elle est très massive et comporte un
taille-mer laissant penser à la présence d'une figure de proue. Mais celle-ci,
si elle a existé, n'a pu être retrouvée. À l'étambot à l'arrière du
navire on a retrouvé le gouvernail. Ce dernier est en chêne et est complet.
Seule la mèche est brisée.
En 1990, juste avant l'étambot et à l'arrière de la salle des machines on
a mis au jour les cabines. Ces cabines pour dames sont très petites, 1,80 m sur
1,90 m et comptent chacune deux lits encastrés l'un au-dessus de l'autre. La
cabine la plus à l'avant a ses lits le long de la coque alors que dans les deux
autres cabines, ils sont perpendiculaires au flanc. De façon à éviter le
suintement de la coque, on a soufflé le vaigrage à l'aide d'un planchéiage
mince cloué sur des fourrures à 5 centimètres du vaigrage. Toutes les cabines
sont peintes en différentes tonalités de blanc. Le plancher des cabines
constitué de planches embouvetées, est peint en jaune. Les cloisons entre les
cabines sont constituées de planches debout chanfreinées. Trois portes à
panneaux ont également été retrouvées. Toutes ouvraient vers l'intérieur
des cabines. Toutes sont également décorées de moulures de style Adam,
L'éclairage naturel de ces cabines se faisait par l'intermédiaire de hublots
carrés dont la partie mobile coulissait dans une encoche. La découverte de ces
cabines jette un éclairage nouveau sur les conditions de la vie à bord. Même
les gens de la haute société devaient vivre en étroite promiscuité sur les
bateaux fluviaux.
La collection d'artefacts retrouvés à bord témoigne de la vie à bord sous
tous ses aspects. On a même retrouvé sur le plancher de la salle des machines
une guenille encore tâchée de graisse à côté de plusieurs bouteilles de
bière brisées! On sait que le mécanicien du P.S. LADY SHERBROOKE était
un alcoolique notoire.
C'est de l'autre côté de la terre, dans les cales d'un navire perdu au fond
de la rade de Melbourne, en Australie que l'archéologie
"montréalaise" a la chance d'étudier ce que nos marchands
exportaient vers les marchés internationaux. Le 27 novembre 1841, le brick de
251 tonnes le WILLIAM SALTHOUSE heurte un rocher submergé à la hauteur de la
pointe Nepean. Ce navire construit en 1824 à Liverpool en Angleterre pour la
SALTHOUSE & CO., une compagnie faisant principalement affaire avec l'Asie,
inaugure en 1841 le commerce entre le Canada et l'Australie. L'épave du WILLIAM
SAUHOUSE est découverte en août 1982 par deux plongeurs amateurs. Suite à une
reconnaissance du site par le MAU (Maritime Archeological Unit) de l'état de
Victoria, l'épave est déclarée "épave historique". Au cours du
mois de mars et d'avril 1983, le MAU conduit une fouille préliminaire de
l'épave. Deux tranchées perpendiculaires à l'axe du navire sont dégagées.
On réalise que la cargaison est intacte sur près de trois mètres
d'épaisseur. Et c'est ici que l'histoire devient particulièrement
intéressante pour nous montréalais. Les couvercles des barils que l'on trouve
en grand nombre, sont identifiés au nom des fabricants. On apprend ainsi que W.
Moore de Montréal expédie vers l'Australie des rations de boeuf et de porc
salé, que H. Gilbert fournit des barriques de 100 livres de rôtis, de croupes
et de poitrines. On n'expédie pas seulement de la viande. La minoterie
Watson-Ogilvie envoie vers la nouvelle colonie des barriques de farine. La
cargaison comporte en outre des caisses de vin et de champagne, des poutres de
bois, des barres de fer et des clous. Somme toute, tout ce qui est nécessaire
pour partir un établissement. L'analyse plus en profondeur et, sans jeu de mot
de la cargaison du WILLIAM SALTHOUSE permettra de mieux comprendre le commerce
montréalais au niveau international.
L'archéologie du transport maritime sous tous ses aspects n'en n'est encore
qu'à ses débuts. De toute évidence, il n'y a pas encore de concertation dans
les interventions au niveau des gouvernements. Mais les archéologues eux-mêmes
en sont très conscients et maintiennent un réseau informel de communication
qui aide la recherche. L'archéologie du transport maritime pourra devenir si on
l'aide un peu, un prototype de recherche, où tous les aspects d'un phénomène
sont intégrés pour créer une vue d'ensemble plus proche de la réalité que
la vision parcellaire à laquelle nous sommes habitués.
Les auteurs tiennent à remercier pour le continuel soutient aux recherches
sur les vapeurs le Musée David M. Stewart, la Fondation de la Famille Molson,
le Centre de Conservation du Québec, L'institut Canadien de Conservation, le
Centre d'Identification Zooarchéologique du Musée National des Sciences
Naturelles, l'Institut de Botanique de l'Université de Montréal, le
Département de Géophysique et Géochimie de l'École Polytechnique de
Montréal, le Ministère de la Culture du Québec, le Ministère du Loisir. de
la Chasse et de la Pêche du Québec (Parc des îles de Boucherville), la
Fédération des Activités Subaquatiques du Québec, Moteurs Hors-Bord Johnson
du Canada, Honda Canada, Kodak Canada, Compresseurs Atlas Copco Canada, Castrol
Canada, la Boutique du Plongeur Ltée de Laval, et Images Vidéo Sous-Marines
Yvon Courchesne de Granby.
L'équipe de fouilleurs: Jean-Yves Paquin, Yves Richard, Jean-Louis Roy, Bob
Dufour, Christian Lacasse, Pierre Dumoulin, Pierre St-Cyr, Christian Poulin,
Polydora Baker, Éric Phaneuf, Louise Pothier, Nadine Corbeil, Michel Huot,
Pierre Richard, Marcel Goulet, Percy Johnson, Jean-Guy Brossard et Paul-Émile
Tremblay notre collaborateur de toujours.