Ce
soir c'est la pleine lune, on est le 9 septembre '90, et j'en profite pour
organiser la plongée de nuit du dernier cours intermédiaire de la saison. Le
temps est clément et sur cette fin d'après-midi le soleil en se couchant
couvre d'or rouge le drapé toujours impressionnant de la façade ouest du
Rocher...
Élyse, Georges et Robert, mes élèves préparent leur équipement, lampes
et piles neuves, stylos luminescents, un peu impressionnés mais surtout
impatients de goûter à cette expérience qu'est la plongée en nocturne. Tout
est prêt, vérifié et revérifié, il est temps d'aller se restaurer en
attendant la tombée prochaine de la nuit et le lever de la lune. Il faut dire
que la région ne manque pas de tables intéressantes où il fait bon s'asseoir
pour y déguster les oeuvres de ces chefs de cuisine certainement très
inspirés par la proximité de l'Océan et la géographie de ce site
exceptionnel.
Après un bon et maritime repas, une courte marche digestive nous ramène
dans les locaux du Parc Sous-marin où nous préparons le briefing de cette
"première" pour Georges et Robert. Un court expose sur la
luminescence du plancton, fréquente et impressionnante ici, et nous décidons
d'un site de plongée et de l'organisation de celle-ci. Il est alors temps
d'embarquer le matériel, de glisser le pneumatique sur le sable et de partir
vers l'île Bonaventure qui semble reposer, grosse masse sombre, telle un
énorme cétacé repus et endormi. La mer dort, elle aussi, semble-t-il.
Les lumières de Percé s'éloignent sur l'arrière de l'embarcation et nous
pénétrons dans la nuit encore noire malgré un horizon qui commence à
tranquillement s'éclairer à l'est du Rocher. Je montre le sillage verdâtre et
fluorescent de l'hélice du hors bord à mes élèves déjà enthousiastes et
les préviens d'être attentifs sur l'avant car nous risquons de passer à
travers quelques bancs de maquereaux qui feront éclater la mer de lumière
verte en fuyant l'étrave du bateau. Par deux fois, nous réveillons brutalement
ces pauvres poissons et éprouvons cet émerveillement, hélas trop court,
devant ces bouquets de flèches vertes filant à toute allure dans le noir
liquide.
Nous jetons l'ancre à l'Anse au Bilbo, "le site" par excellence
pour toute plongée que l'on veut assez facile mais néanmoins impressionnante.
Ici ce n'est qu'une suite de surprises et d'émerveillements en plongée de
jour, faune variée, du minuscule diatomée au gros phoque gris et même un jour
un petit rorqual.. .,flore excessivement colorée et presque étouffante
d'abondance, reliefs sous-marins pour alpinistes ou spéléologues de
Néoprène.
Dès
l'extinction du moteur, un certain silence s'installe, entrecoupé par moments
par le souffle du vol d'un oiseau marin curieux, amplifié par le délicat
clapotis de quelques vaguelettes qui rident la surface tranquille de ce
mouillage. La lune enfin se montre et éclaire étrangement le paysage, dressant
tout autour de nous des géants de pierre blanchâtre qui semblent nous
observer, gentiment étonnés.
Détendeurs installés, masques, palmes et tubas, tout le monde est fin
prêt. Un dernier rappel du briefing, lampes allumées et c'est le saut. Tout de
suite quelques cris d'étonnement, de surprise et sans doute de nervosité. Nous
nous retrouvons sur le fond, 2 mètres, et ce sont les exercices,
"tannants" mais indispensables.
J'ouvre alors la marche et nous descendons vers les abysses, 5 à 10 mètres,
guidés par l'étroit pinceau de lumière qui fait surgir formes, couleurs et
mouvements affolés de crabes tourteaux surpris. Un petit exercice de guidage
boussole, le carré, dirigé par Élyse se passe bien, et c'est maintenant
l'extinction des feux. Tous les faisceaux lumineux disparaissent.
Et la féerie commence. Habitué quelque peu à ce spectacle, je suis tout de
même toujours impressionné par ces jets de lumière que nous créons à chaque
mouvement, par cette aura de pointillés lumineux qui nous entoure, recréant la
forme de chaque plongeur, le transformant en une espèce de fantôme
"fluo".
Je détecte par contre chez mes nouveaux initiés une surprise intense, une
incrédulité bien compréhensible. Les bras s'agitent, on enlève le détendeur
pour cracher vers la surface des anneaux de lumière, on agite les palmes en
dessinant une flaque mouvante et dorée sur le fond. Les premiers moments
d'émerveillement passés, nous entamons une promenade à la seule lueur du
plancton et de la lune, promenade balisée par les éclats lumineux des
mouvements des laminaires sur les roches de fond.
M'amusant
à promener mes mains dans le léger gravier qui tapisse le fond j'aperçois
soudain des jets de lumière s'échapper de mes doigts dans toutes les
directions. La surprise est à son comble, plus je fouille le gravier et plus
mes mains créent une multitude de flèches incroyablement lumineuses et
rapides. Encore ébahi, je montre ce phénomène aux autres qui se mettent eux
aussi à se transformer en créateurs de feux d'artifices. Tout le monde a
déjà vu la Fée qui agite sa baguette magique au début des émissions de WaIt
Disney du samedi après-midi et les étoiles qui en sortent? En plusieurs
milliers de fois plus nombreux, nous assistions en "direct" à des
coups de baguette magique de la Fée...
Le jeu fantastique nous occupe presque toute la plongée et notre fascination
est toutefois interrompue par les impératifs de la sécurité et nous devons,
avec tristesse quitter ce fond marin enchanté. Au retour toutefois, encore une
surprise, et de taille - comme d'ailleurs à chaque plongée ici - de gros
éclairs nous environnent et s'éteignent au fond. Curieux, j'allume ma torche
et tombe sur un banc de calmars que nous avions dérangés, roses et presque
transparents sous la lumière des lampes. Leurs gros yeux noirs brillent,
incapables de se fermer, et au contact de la main ces drôles d'animaux
décampent instantanément, quelquefois avec un jet noirâtre en guise de
réponse au toucher...
La remontée sur le bateau est animée, chacun désirant expulser ses
impressions, comme si leur intensité les rendait trop importantes et
volumineuses, presque étouffantes. Ce ne sont qu'exclamations, onomatopées,
même les oiseaux marins se demandent quelle sorte de mouche a piqué ces
drôles de créatures de caoutchouc tellement excitées...
Cette plongée de nuit reste pour moi, et certainement pour Élyse, Georges
et Robert, un moment intense et inoubliable, une merveilleuse expérience.
Depuis à chaque pleine lune et pour longtemps ce souvenir restera, féerique.
L'explication des "éclairs de sable" a été trouvée: des
bancs de lançons enfouis pour la nuit dans le fond sablonneux, sans pour autant
entacher le magique de ce moment.
C'est quelquefois à se demander si la "GOUGOU", cette sorcière un peu
fée ou fée un peu sorcière qui, selon la légende habite sur l'île
Bonaventure, ne s'amuse pas à nous réserver à chaque plongée depuis quinze
ans... une surprise... Merci à elle...