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FÉERIE CHEZ NEPTUNE
Parc Sous-marin de la Baie de Percé

Texte Georges Mamelonet
Photos Normand Nadeau

Revue LA PLONGÉE
Volume 18, No. 3, Juin 1991

 

"Les fonds de l'île Bonaventure comptent 
parmi les plus productifs de la Gaspésie".

 

Ce soir c'est la pleine lune, on est le 9 septembre '90, et j'en profite pour organiser la plongée de nuit du dernier cours intermédiaire de la saison. Le temps est clément et sur cette fin d'après-midi le soleil en se couchant couvre d'or rouge le drapé toujours impressionnant de la façade ouest du Rocher...

Élyse, Georges et Robert, mes élèves préparent leur équipement, lampes et piles neuves, stylos luminescents, un peu impressionnés mais surtout impatients de goûter à cette expérience qu'est la plongée en nocturne. Tout est prêt, vérifié et revérifié, il est temps d'aller se restaurer en attendant la tombée prochaine de la nuit et le lever de la lune. Il faut dire que la région ne manque pas de tables intéressantes où il fait bon s'asseoir pour y déguster les oeuvres de ces chefs de cuisine certainement très inspirés par la proximité de l'Océan et la géographie de ce site exceptionnel.

Après un bon et maritime repas, une courte marche digestive nous ramène dans les locaux du Parc Sous-marin où nous préparons le briefing de cette "première" pour Georges et Robert. Un court expose sur la luminescence du plancton, fréquente et impressionnante ici, et nous décidons d'un site de plongée et de l'organisation de celle-ci. Il est alors temps d'embarquer le matériel, de glisser le pneumatique sur le sable et de partir vers l'île Bonaventure qui semble reposer, grosse masse sombre, telle un énorme cétacé repus et endormi. La mer dort, elle aussi, semble-t-il.

Les lumières de Percé s'éloignent sur l'arrière de l'embarcation et nous pénétrons dans la nuit encore noire malgré un horizon qui commence à tranquillement s'éclairer à l'est du Rocher. Je montre le sillage verdâtre et fluorescent de l'hélice du hors bord à mes élèves déjà enthousiastes et les préviens d'être attentifs sur l'avant car nous risquons de passer à travers quelques bancs de maquereaux qui feront éclater la mer de lumière verte en fuyant l'étrave du bateau. Par deux fois, nous réveillons brutalement ces pauvres poissons et éprouvons cet émerveillement, hélas trop court, devant ces bouquets de flèches vertes filant à toute allure dans le noir liquide.

Nous jetons l'ancre à l'Anse au Bilbo, "le site" par excellence pour toute plongée que l'on veut assez facile mais néanmoins impressionnante. Ici ce n'est qu'une suite de surprises et d'émerveillements en plongée de jour, faune variée, du minuscule diatomée au gros phoque gris et même un jour un petit rorqual.. .,flore excessivement colorée et presque étouffante d'abondance, reliefs sous-marins pour alpinistes ou spéléologues de Néoprène.

Dès l'extinction du moteur, un certain silence s'installe, entrecoupé par moments par le souffle du vol d'un oiseau marin curieux, amplifié par le délicat clapotis de quelques vaguelettes qui rident la surface tranquille de ce mouillage. La lune enfin se montre et éclaire étrangement le paysage, dressant tout autour de nous des géants de pierre blanchâtre qui semblent nous observer, gentiment étonnés.

Détendeurs installés, masques, palmes et tubas, tout le monde est fin prêt. Un dernier rappel du briefing, lampes allumées et c'est le saut. Tout de suite quelques cris d'étonnement, de surprise et sans doute de nervosité. Nous nous retrouvons sur le fond, 2 mètres, et ce sont les exercices, "tannants" mais indispensables.

J'ouvre alors la marche et nous descendons vers les abysses, 5 à 10 mètres, guidés par l'étroit pinceau de lumière qui fait surgir formes, couleurs et mouvements affolés de crabes tourteaux surpris. Un petit exercice de guidage boussole, le carré, dirigé par Élyse se passe bien, et c'est maintenant l'extinction des feux. Tous les faisceaux lumineux disparaissent.

Et la féerie commence. Habitué quelque peu à ce spectacle, je suis tout de même toujours impressionné par ces jets de lumière que nous créons à chaque mouvement, par cette aura de pointillés lumineux qui nous entoure, recréant la forme de chaque plongeur, le transformant en une espèce de fantôme "fluo".

Je détecte par contre chez mes nouveaux initiés une surprise intense, une incrédulité bien compréhensible. Les bras s'agitent, on enlève le détendeur pour cracher vers la surface des anneaux de lumière, on agite les palmes en dessinant une flaque mouvante et dorée sur le fond. Les premiers moments d'émerveillement passés, nous entamons une promenade à la seule lueur du plancton et de la lune, promenade balisée par les éclats lumineux des mouvements des laminaires sur les roches de fond.

M'amusant à promener mes mains dans le léger gravier qui tapisse le fond j'aperçois soudain des jets de lumière s'échapper de mes doigts dans toutes les directions. La surprise est à son comble, plus je fouille le gravier et plus mes mains créent une multitude de flèches incroyablement lumineuses et rapides. Encore ébahi, je montre ce phénomène aux autres qui se mettent eux aussi à se transformer en créateurs de feux d'artifices. Tout le monde a déjà vu la Fée qui agite sa baguette magique au début des émissions de WaIt Disney du samedi après-midi et les étoiles qui en sortent? En plusieurs milliers de fois plus nombreux, nous assistions en "direct" à des coups de baguette magique de la Fée...

Le jeu fantastique nous occupe presque toute la plongée et notre fascination est toutefois interrompue par les impératifs de la sécurité et nous devons, avec tristesse quitter ce fond marin enchanté. Au retour toutefois, encore une surprise, et de taille - comme d'ailleurs à chaque plongée ici - de gros éclairs nous environnent et s'éteignent au fond. Curieux, j'allume ma torche et tombe sur un banc de calmars que nous avions dérangés, roses et presque transparents sous la lumière des lampes. Leurs gros yeux noirs brillent, incapables de se fermer, et au contact de la main ces drôles d'animaux décampent instantanément, quelquefois avec un jet noirâtre en guise de réponse au toucher...

La remontée sur le bateau est animée, chacun désirant expulser ses impressions, comme si leur intensité les rendait trop importantes et volumineuses, presque étouffantes. Ce ne sont qu'exclamations, onomatopées, même les oiseaux marins se demandent quelle sorte de mouche a piqué ces drôles de créatures de caoutchouc tellement excitées...

Cette plongée de nuit reste pour moi, et certainement pour Élyse, Georges et Robert, un moment intense et inoubliable, une merveilleuse expérience. Depuis à chaque pleine lune et pour longtemps ce souvenir restera, féerique. L'explication des "éclairs de sable" a été trouvée: des bancs de lançons enfouis pour la nuit dans le fond sablonneux, sans pour autant entacher le magique de ce moment.

C'est quelquefois à se demander si la "GOUGOU", cette sorcière un peu fée ou fée un peu sorcière qui, selon la légende habite sur l'île Bonaventure, ne s'amuse pas à nous réserver à chaque plongée depuis quinze ans... une surprise... Merci à elle...

 


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Dernière mise à jour:  22 juin, 2009