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Connaître la mer...
LE KALÉIDOSCOPE
 SOUS-MARIN

Texte de Tristan Léonard
Photos de Louis Falardeau

Revue LA PLONGÉE, Volume 11, No.2, Mai / Juin 1984

 

Pour illustrer ce troisième volet de la série "Connaître la mer..." nous avons demandé la collaboration de Monsieur LOUIS FALARDEAU, le photographe sous-marin québécois dont les travaux en macrophotographie font époque. C'est donc à la fois en hommage à son implication en matière de photographie subaquatique et à son travail d'étude des écosystèmes marins québécois que nous vous offrons ce portfolio illustrant les merveilles de notre faune benthique.

Louis a fait ses premières armes en photo/sub. en 1975. À ses débuts, ses sujets étaient pris dans nos lacs. En 1977, il entreprit de réaliser ce que certains qualifieraient d'impossible: un véritable album de toute la faune marine québécoise d'eau salée. Au fil des ans, Louis a perfectionné une technique de macrophotographie qui lui permet aujourd'hui de réaliser sous l'eau des clichés que d'aucuns croiraient difficile à réussir en surface. Travaillant avec des appareils Nikon F2, boîtiers Oceanic et Flash Subsea MK225, il a produit plusieurs des photos sous-marines qui ornent les domiciles de nombreux plongeurs québécois.

Nous ne pouvions donc trouver meilleur guide pour nous illustrer la faune multicolore de nos eaux québécoises.

BENTHOS !

Les fonds sous-marins de la CÔTE-NORD et de la GASPÉSIE sont des lieux de prédilection pour pouvoir observer et comprendre ce niveau de vie. Composé d'une foule d'espèces, la plupart invertébrées, le benthos constitue, dans certaines régions, un tapis multicolore qu'un plongeur découvrira avec autant d'intérêt qu'un véritable trésor. Ici pas question de palmer à se couper le souffle ou de vider un gros "80" en moins d'une demi-heure... Prenez votre temps! Trouvez-vous un fond bien peuplé. Descendez-y. Agenouillez-vous bien confortablement, de préférence sur un tas de galets pour ne pas tout écraser sous votre poids. Videz votre veste au complet et, si vous n'êtes pas assez "négatif", remplissez vos poches et votre sac de glanage de grosses pierres. Il ne faut pas bouger, ni dériver, ni palmer. Ainsi, immobiles, ralentissez vos pensées, sortez plaquette submersible, crayon, ou appareil photo et efforcez vous à fouiller du regard chaque centimètre carré du fond qui vous entoure. Vous en apprendrez plus en 30 minutes de plongée qu'en toute une saison de cours !

L'eau offre des températures variant de -1°C jusqu'à +10°C environ selon que vous plongiez en hiver aux ESCOUMINS, à BAIE-COMEAU, ou à SEPT-ÎLES, ou en été à l'ÎLE BONAVENTURE, au PARC FORILLON ou au phare de PORT-DANIEL. Puisque ce type de plongée d'observation est particulièrement sédentaire, une bonne combinaison isothermique s'impose. Si vous gelez déjà en eau douce, révisez votre équipement et recollez les "fuites"... Ici, l'eau est froide! Non, pas vraiment glaciale... Avec un équipement adéquat, la plongée sera confortable et surtout vous serez surpris de voir combien de temps vous étirerez votre réserve d'air.

PLANCTON OBLIGE !

Une fois ces quelques remarques techniques énoncées, passons aux choses sérieuses... et bien plus intéressantes soit dit en passant... La faune benthique, et la flore vivant à ses côtés, forment une chaîne alimentaire sur ce qu'il convient d'appeler le sublittoral. Cette partie sous-marine de la côte s'étend de la ligne de marée basse jusqu'à la limite plus ou moins distincte de pénétration de la lumière (le photocline). Bien que les espèces benthiques carnivores sont particulièrement nombreuses en profondeur, et jusque dans les abysses (où elles constituent la plus grande part du peuplement), nous nous limiterons à décrire ici les sujets et l'écosystème accessibles en plongée autonome dite sportive. M. Falardeau nous confiait d'ailleurs que la plupart des photos illustrant cet article ont été prises dans des eaux de 10 à 15 mètres de profondeur. Certains sites plus profonds permettent aussi de pousser l'exploration jusqu'à 30 et 35 m. C'est le cas des photos croquées à LES ESCOUMINS.

L'énergie alimentaire de cette communauté benthique provient à la fois du processus photosynthétique (i.e. les plantes vertes ou le phytoplancton) et également de la prédation. On remarquera des organismes brouteurs (oursins et gastéropodes par exemples), des organismes filtreurs (moules, ascidies) des organismes fouisseurs (vers, palourdes), des organismes chasseurs à l'affût (anémones, concombres de mer, balanes) et enfin des prédateurs mobiles (étoiles de mer, ophiures, crabes, homards).

Ajoutons à cette faune fixée, ou relativement peu mobile, toute une confrérie de poissons de fond: plies, poules de mers, chaboisseaux (crapauds de mer), hémitriptères, loquettes, blennies et gonelles, ainsi que les inévitables tanches qui vivent près des parois formées d'éboulis rocheux.

L'abondance de cette biomasse sera fonction de 3 principaux paramètres:

  1. Une bonne visibilité: Une transparence de 10 mètres et plus permet une grande pénétration de la lumière et favorise ainsi le développement du phytoplancton.
  2. Un bon brassage: La circulation de l'eau est primordiale tant dans le sens horizontal (courants de surface littoraux) que dans le sens vertical (courants de fond). Les premiers transportent principalement le phytoplancton et les minéraux, les seconds apportent le zooplancton (plancton animal) qui se développe dans des eaux froides et profondes.
  3. Une faible turbulence: Bien qu'une partie de cette faune soit très bien ancrée au substrat, les vagues violentes des tempêtes hivernales empêchent le développement idéal de cette communauté. Bref, les endroits exposés aux rouleaux n'offriront de grande variété qu'à partir de profondeurs plus grandes (i.e. de 2 à 3 fois la hauteur des vagues de tempêtes. Par exemple, si une région subit fréquemment des vagues de 3 m, la variété apparaîtra vers les 6 à 9 mètres. Si par contre des vagues de 7 m. sont fréquentes, il faudra descendre vers 14 à 21 m. pour découvrir l'abondance. Ces mesures sont toujours effectuées à partir de la ligne de marée basse.

LES MERVEILLES SOUS-MARINES DU QUÉBEC

À l'analyse, le littoral du Québec offre en plusieurs endroits des conditions optimales pour ce type de faune. Les visibilités sont adéquates (variant de 10 à 25 m selon les saisons). Les courants froids du golfe et du fleuve St-Laurent conjuguent leurs efforts avec certains courants de fond (embranchements profonds du courant du Labrador). Les vagues sont moins fortes que sur la côte atlantique. Il n'est donc pas surprenant de trouver dans notre province certains des plus beaux sites de plongée du genre sur toute la côte nord-américaine.

La faible amplitude des marées (le cas de LES ESCOUMINS mis à part) facilitent grandement la préparation des plongées.

Les plus beaux spectacles s'offrent aux yeux du plongeur, qui peut augmenter son plaisir en les éclairant d'une lampe sous-marine, leur restituant ainsi toutes leurs couleurs naturelles. Que ce soit sur l'épave du CARABOBO (à Cap-aux-Os, dans la baie de GASPÉ), où sous les parois des anses de LES ESCOUMINS, il est possible d'observer de superbes anémones qui déploient leurs tentacules à la recherche de proies microscopiques. Véritables "bouches à tout engouffrer", ces bijoux de nos eaux n'ont à souffrir que de deux prédateurs: une espèce d'étoile de mer et certaines espèces de plongeurs peu scrupuleux qui les écrasent par milliers sans s'en douter !

Les coloris de ces joyaux varient de l'orangé au rose, avec des tentacules parfois aussi fragiles que du duvet. Dans la BAIE DES SEPT-îLES, où la "pression plongée" est moins forte (les sites sont encore presque vierges), il est possible d'en observer des centaines dans une seule plongée.

Qui voudrait étudier les étoiles de mers pourrait s'en donner à coeur joie à la POINTE SAINT-PIERRE, à l'ÎLE BONAVENTURE, à GRANDE-GRÊVE ou encore à LES ESCOUMINS. De superbes "crachats d'amiral" (Solaster papposus) attireront certes les regards et les convoitises. Qu'il soit dit en passant qu'une photo s'expose bien mieux et pourrit moins vite qu'une magnifique "12 branches" de 30 à 40 cm laissée 2 jours au fond d'un coffre arrière de voiture sous le poids de deux équipements de plongée... Les intrigantes étoiles pourpres (Solaster endeca) et les amusantes ophiures (Ophiopholis aculeata), moins nombreuses que les omniprésentes étoiles de mer communes (Asterias vulgaris), seront des sujets d'innombrables commentaires, la première pour ses coloris violets la seconde pour ses contorsions, et ses acrobaties. Il n'est pas rare de découvrir une étoile en train de régénérer un de ses membres par suite d'une automutilation défensive. La découverte d'une étoile rouge (Henricia sanguinolenta) sera un haut fait de votre plongée. Plus svelte que ses consoeurs, cette espèce peut être orange, violette ou rouge sang. Après avoir suivi les comportements alimentaires des holothuries (concombres de mer), votre attention sera sans doute captée par les allées et venues des crustacés. Depuis l'araignée de mer, jusqu'au homard, toute une gamme de crabes présentent des attitudes saisonnières particulièrement intriguantes. L'accouplement, par exemple, est chez le crabe tourteau (Cancer borealis) facile à étudier au cours des mois d'été. Et ici les "macho" en prennent pour leur rhume... L'énorme femelle accapare le pauvre petit mâle. À l'abri d'une petite crevasse, retenu par les impressionnantes pinces de la femelle, le crabe-tourteau n'a pas le choix: il s'exécute !

Que dire enfin des espèces mystérieuses telles ces Ascidies (pêches de mer), ces hydrozoaires et ces nombreuses éponges? Après des dizaines et des dizaines de plongées sur ces fonds, il vous sera encore possible de faire des découvertes

LES POISSONS

En tête de la chaîne alimentaire, vivent toute une gamme de poissons de fond qui prélèvent leur nourriture dans cette jungle vivante. La plus impressionnante est sans contredit la loquette, une espèce de loup de mer au corps anguilliforme, à la gueule impressionnante et aux coloris bleutés. Une telle rencontre imprévue vous fera certes frissonner. On en voit parfois qui frisent le mètre en longueur. Bien camouflées dans les algues ou sous un petit surplomb, elles vous regarderont passer d'un oeil impassible. Inoffensive, la loquette n'en constitue pas moins une vision propre à stimuler le plongeur...

Dans la famille des crapauds de mer, l'hémitriptère est le champion du mimétisme toutes catégories. Plus gros que ses cousins chaboisseaux, il se confond parfaitement bien avec son environnement. Ses nageoires et son dos sont couverts de lambeaux de chair et décorées d'appendices divers qui lui donnent l'apparence d'un gros ballot d'algues.

Il n'est pas dangereux mais très impressionnant. Il sait imposer le respect surtout si, en cas de fuite panique, il s'entête à vous foncer dessus bêtement.

Nous passerons par-dessus la description des plies qui sont maintenant bien connues (en fait il y en a cinq espèces diverses), pour conclure en disant quelques mots du plus original de nos poissons benthiques littoraux: la poule de mer (autrement désignée sous le vocable de lompe). Ce petit poisson étrange, dépassant rarement les 30 cm, vit accroché aux algues ou aux pierres par des ventouses qui recouvrent son ventre. La femelle, très maternelle, d'où lui vient probablement son appellation, protège ses oeufs. Elle offre un excellent sujet d'observation. Moins colorées que certains de ses voisins, la lompe offre par contre une silhouette fantaisiste qui sert admirablement bien le photographe sous-marin.

ACCESSIBLE ET FRAGILE

Comme beaucoup des environnements sous-marins, le tapis sous-marin qu'offre le benthos des mers froides est particulièrement fragile. Toute variation, dans la qualité des eaux, dans leur turbidité ou dans leur utilisation par les plongeurs ou les pêcheurs, a des effets dévastateurs. Certes le nouveau venu qui en est à sa première plongée en mer ne peut pas juger des désastres qui peuvent survenir. Qu'il lui soit alors possible de plonger sur un "fond vierge" à BAIE-COMEAU, à SEPT-ÎLES, en GASPÉSIE, en marge de LES ESCOUMINS, sur la BASSE CÔTE, et il sera convaincu qu'il est de son ressort de protéger ces merveilles de notre nature subaquatique. Que dirait-on du voyou qui écraserait les fleurs d'un jardin botanique? Protégeons donc nos "fleurs sous-marines".

 


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Dernière mise à jour:  19 janvier, 2003

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Dernière mise à jour:  04 December, 2005