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JOHN STONEMAN
un ami de la mer

Une interview de Geoff Harris

Revue LA PLONGÉE,
Volume 12, No.1, Janvier / Février 1985

 

Glissant comme une loutre dans l'océan silencieux, l'un des plus grands réalisateurs de films sous-marins au monde, John Stoneman, nage à ma rencontre et me fait signe de le suivre. Appareil photo en main, j'essaie comme lui de nager sans effort. Il s'arrête soudainement, rôdant au-dessus du récif de Bonaire, semblable à un poisson, puis descend doucement entre deux têtes de corail sans même déplacer les grains de sable ni déranger les poissons qui nagent autour de lui.

Le regardant pointer du doigt un mérou d'environ 10 kg escorté par une bande de labres et de gobies, je constate que tout ce que j'ai entendu au sujet de ce Canadien est vrai. Tout son être semble en parfaite harmonie avec cette fraction magnifique de l'univers sous-marin que forment la faune et la flore.

Il me guide gentiment plus près du mérou et de son escorte. À son signal, je déclenche l'obturateur de mon appareil photographique et réussis l'une des meilleures photos sous-marines que j'ai faites en huit ans de plongée. J'appuie une autre fois sur le déclencheur; l'animal n'a toujours pas bougé. Je me rends alors compte que même ma respiration a ralenti pour être à l'unisson avec celle de ce maître aquanaute et qu'en continuant ainsi, je pourrai obtenir des photos encore meilleures.

Sans même le savoir, ce vétéran de la mer - avec ses 25 ans d'expérience - m'a enseigné l'une des règles d'or du travail sous-marin: le respect de la mer et de ses habitants.

Plus tard, dans sa chambre de l'hôtel Bonaire, j'ai discuté avec lui de sa carrière et des facteurs qui le motivent à travailler dans cet environnement parfois difficile et dangereux.

La plongée: John, je sais que vous avez travaillé dans tous les océans du monde; quels sont vos sites de plongée préférés?

J. Stoneman: Il y en a quelques-uns. La mer Rouge et Palau apparaissent certainement au haut de ma liste, de même que Truk Lagoon quand je veux voir des épaves vraiment excitantes, mais la plupart des endroits que je préfère sont reliés aux films que je réalise. Comme vous savez, la plupart de ces documentaires sous-marins sont conçus pour aider le public à comprendre et à apprécier la mer alors, j'ajouterais à la liste de mes sites de plongée favoris des endroits tels que Bonaire, où les gens sont reconnus pour leur attitude responsable face à la question de la conservation des récifs coralliens. À mon avis, c'est le meilleur endroit dans les Antilles pour la plongée. On y retrouve toutes les installations nécessaires et les habitants sont extrêmement aimables, tout comme la population marine d'ailleurs, qui n'a, en fait, rien à craindre des visiteurs terriens.

La plongée: Je sais que vous travaillez beaucoup pour le développement de sanctuaires sous-marins; dans quelle mesure atteignez-vous les objectifs visés?

J. Stoneman: Il n'est certes pas facile de convaincre les gouvernements de faire des efforts dans le but de protéger des ressources naturelles comme les récifs de coraux, mais lorsqu'ils se rendent compte des profits qu'ils peuvent tirer des visites des plongeurs aux récifs coralliens, ils passent généralement à l'action. Évidemment, leur raison d'agir n'est pas nécessairement la même que la nôtre mais l'essentiel est qu'ils fassent quelque chose. Par exemple, le Ministre du Tourisme aux Bahamas m'a assuré qu'on aménagera huit ou neuf nouveaux sanctuaires dans leur pays au cours de la prochaine année. Ce sont là de vraies bonnes nouvelles non seulement parce que j'ai déployé tellement d'efforts en ce sens pendant les quelques dernières années, mais surtout parce que certaines de ces îles ont un besoin réel de protection.

La plongée: Où en particulier?

J. Stoneman: À Bimini, certainement, en raison de la proximité de l'endroit avec les États-Unis. Le coût élevé du pétrole incite les affréteurs de bateaux à aller aux îles rapprochées plutôt que de se rendre plus loin aux Bahamas. Certaines de ces embarcations transportent des groupes de pêcheurs au harpon et comme la surveillance dans beaucoup de ces îles s'avère très difficile, ce genre d'activité finit par avoir des conséquences sur les récifs. Malgré tout, Bimini est encore en très bon état, et avec l'aménagement du parc sous-marin prévu cette année, nul doute que les plongeurs auront la chance de faire des excursions formidables pour de nombreuses années à venir.

La plongée: Vous parlez des problèmes de surveillance des parcs; comment pourrait-on assurer cette surveillance?

J. Stoneman: Très simplement! Il suffirait de remettre aux visiteurs, dès leur arrivée au port ou à l'aéroport, un dépliant gouvernemental stipulant clairement que quiconque se rend coupable de destruction de la faune ou de la flore des récifs verra tout son équipement, y compris l'embarcation, saisi jusqu'à la fin de l'instruction. Les affréteurs floridiens hésiteraient certainement davantage avant d'accepter de transporter des pécheurs au harpon jusqu'aux îles, sachant qu'ils courent le risque de perdre leur embarcation pour une période de deux ou trois mois. De même, quel plongeur sportif serait intéressé à perdre son équipement photographique pour un morceau de corail? Pour sauver ces récifs, il faut se montrer ferme et non pas se contenter de pleurer leur perte. La majorité des plongeurs sont des personnes responsables et soucieuses de conserver les récifs et l'environnement marin en général, mais il s'en trouve toujours quelques-uns plus intéressés par l'appât du gain que par la préservation de la nature, et ce sont ceux-là que j'aimerais vraiment voir attrapés.

La plongée: Vous plongez depuis plus de 20 ans; quel est, selon vous, l'événement le plus intéressant à s'être produit dans le domaine de la plongée au cours de ces années?

J. Stoneman: Il y en a deux en réalité. D'abord, l'arrivée - trop longtemps attendue d'ailleurs - des femmes, ainsi que le rôle important qu'elles jouent maintenant, et conséquemment, la disparition graduelle de l'image macho du harpon, etc. au profit d'une saine réputation de photographes et d'amis de la nature. Maintenant, la plupart des plongeurs à qui je parle ne ressentent pas la moindre nostalgie face aux bonnes vieilles plongées "entre gars" avec la caisse de bière. Mais ne nous créons pas trop d'illusions, on en voit encore trop chaque année, qui font plus que leur part pour tenir l'image du plongeur "sportif".

La plongée: Le travail que vous accomplissez maintenant vous permet-il encore de tenir un journal de vos plongées?

J. Stoneman: Oui, je le fais toujours pour les assurances. Toutes les données essentielles relatives à la profondeur, au temps et à d'autres faits importants de mes plongées sont enregistrées par un de mes assistants. J'ai donc à mon actif 8500 plongées enregistrées sans incident grave et c'est d'ailleurs ce qui me permet d'obtenir des primes d'assurance aussi raisonnable pour un professionnel.

La plongée: Ça fait beaucoup de plongées, même en tenant compte du nombre d'années que vous travaillez dans la mer.

J. Stoneman: Pas vraiment, quand on songe que le tournage d'un film requiert en moyenne cinq à six plongées par jour pendant neuf ou dix mois sur douze, avec toutes les exigences de décompression que cela entraîne.

La plongée: Vous êtes actuellement l'un des plus grands réalisateurs de films sous-marins au monde; de quoi traitent la plupart de vos films?

J. Stoneman: La plupart d'entre eux sont conçus dans le but d'améliorer la compréhension du public face à l'environnement marin et aux animaux qui y vivent. La conservation occupe aussi une grande place dans mes films et j'aimerais ajouter ici que mes préoccupations face à la préservation de la nature ne se limitent pas à l'environnement marin. Je me sers simplement de ma spécialisation dans le domaine du cinéma sous-marin et j'extrapole.

La plongée: Vous avez été l'instigateur du développement de plusieurs organisations, notamment de la Canadian Society of Underwater Photographers (C.S.U.P.) et de la Foundation for Ocean Research. Vous êtes également reconnu pour votre travail bénévole au profit de la recherche sur le cancer chez les enfants. Où trouvez-vous le temps?

J. Stoneman: On peut toujours trouver du temps quand on veut. Dans le cas de I'Underwater Photographic Society (C.S.U.P.), je sentais qu'il y avait un besoin pour un tel organisme, surtout que nous avons ici au Canada des photographes sous-marins très talentueux. Actuellement, cette société est d'ailleurs sous la direction de l'un d'entre eux, M. Paul Janosi, qui accomplit un travail extraordinaire. Il n'a vraiment plus besoin de moi mais je suis quand même très content d'avoir mis cette organisation sur pied. Quant à la Foundation for Ocean Research, elle a été établie dans le but de recueillir des fonds pour les jeunes chercheurs scientifiques marins. Je suis effectivement fier de pouvoir dire que j'ai contribué à une oeuvre importante. Pour ce qui est de mon travail bénévole, qui gravite principalement autour du financement pour la recherche sur le cancer chez les enfants, j'ai l'impression qu'il m'apporte davantage en une seule journée que ce que la plupart des gens retirent de toute une vie. Ces pauvres n'ont souvent même pas la chance de vivre toute une vie alors j'estime que le temps investi pour cette cause est bien utilisé.

La plongée: Chaque année, à Toronto, vous présentez un film au bénéfice de la recherche sur le cancer chez les enfants; cela rapporte-t-il beaucoup?

J. Stoneman: On pourrait certainement obtenir un meilleur appui mais cette année nous avons quand même réussi à doubler les profits par rapport à l'an dernier. Cette présentation a lieu le 5 janvier au Harbour Castle Hilton et ne comporte pas seulement de tout nouveaux documentaires sur la mer mais aussi une formidable tombola avec d'intéressants prix de présence. Toutefois, aussi étonnant que cela puisse paraître et en dépit d'une importante campagne de promotion, nous n'avons jamais obtenu une forte participation de la part des plongeurs canadiens. Souhaitons que ce soit différent cette année, surtout que notre objectif consiste à recueillir suffisamment d'argent pour doter le Sick Children's Hospital d'un séparateur de cellules. Les secrétaires des clubs locaux de plongée pourrait peut-être nous aider à atteindre ce but? Enfin, j'espère sincèrement une plus grande participation des plongeurs cette année.

La plongée: Vous le méritez certainement car je sais que l'organisation de cet événement exige chaque année beaucoup de temps et d'efforts de votre part. D'ailleurs, je crois que vous jouez vous-même un rôle particulier à cette occasion, n'est-ce pas?

J. Stoneman: Oui. Chaque année, la Foundation for Ocean Research décerne un prix en mon nom à une personne dont les efforts déployés pour la préservation de l'environnement marin ou pour la sensibilisation du public face à cette question ont retenu l'attention des administrateurs. Le prix peut donc être accordé aussi bien à un scientifique ou à un photographe qu'à une personnalité de la scène politique. Parmi les anciens récipiendaires on compte des personnes bien connues dans le monde de la plongée comme le photographe sous-marin BilI Curtsinger, les scientifiques marins Sylvia Earle et Eugenie Clark ainsi que les environnementalistes marins John Fine et Norine Rouse. L'an prochain, le prix sera remis au père du projet d'aménagement du sanctuaire du récif corallien de Bonaire, le capitaine Don Stewart.

La plongée: Vous travaillez présentement à la préparation d'une longue série télévisée sur la mer; sera-t-elle présentée au Canada?

J. Stoneman: Très certainement! Il s'agit plus précisément d'une série de 26 émissions, réalisée en collaboration avec le réseau de télévision CTV et relatant les expéditions sous-marines de la Foundation for Ocean Research.

La plongée: N'êtes vous pas également le commentateur de cette série?

J. Stoneman: C'est exact et le fait de me trouver en face de la caméra constitue un changement pour moi. Il s'agit d'une série similaire à celle de Cousteau, où photographes, scientifiques et chercheurs apparaissent à l'écran à chaque épisode. Nous n'avons peut-être pas le Calypso mais nous avons des aventures drôlement excitantes à offrir !

La plongée: Où cette série a-t-elle été filmée?

J. Stoneman: Un peu partout, de l'Arctique canadien au Pacifique dans les Caraïbes, et les sujets traités varient de la spéléologie sous-marine au comportement de requins ainsi que des ours polaires aux baleines et aux récifs coralliens. Il s'agit d'une série vraiment extraordinaire et le plus formidable est que cette série complètement canadienne sera vue partout dans le monde!

La plongée: Vous semblez très fier de votre nationalité canadienne.

J. Stoneman: Et je le suis! Je suis né en Angleterre il y a 44 ans et je vis au Canada depuis 16 ans. Je crois sans l'ombre d'un doute que c'est l'un des plus beaux pays de cette planète, d'autant plus qu'une grande partie de ses régions sauvages demeurent pratiquement intouchée. Nous sommes bordés par trois océans et partageons avec les États-Unis les plus grands lacs d'eau douce au monde. Nos forêts, nos montagnes et notre toundra s'étendent sur des milliers de kilomètres, et l'homme n'a encore pratiquement pas empiété sur ces magnifiques ressources. Nous, Canadiens, avons beaucoup de chance de pouvoir jouir de cette beauté naturelle et nous devrions faire tout en notre possible pour la préserver.

Pendant les jours qui ont suivi cet entretien, j'ai eu l'occasion d'observer John Stoneman à l'oeuvre et de réfléchir à ce qu'il m'avait dit, à ses préoccupations face à l'environnement naturel et, en particulier, pour celui qui se cache sous les vagues. Dans l'avion qui me ramenait en Angleterre, à la fin de mes vacances de plongée, une pensée me traversa l'esprit: heureusement que les océans ont un ami comme John Stoneman...

 


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Dernière mise à jour:  22 juin, 2009