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GILLES YERGEAU II
Syndicaliste-plongeur

par Yvon Laporte

Revue LA PLONGÉE,
Volume 10, Nos 7-8, Juillet / Août 1983

 

Dans le cadre de cette chronique, la revue LA PLONGÉE a pensé vous faire découvrir les hauts et les bas d'un syndicaliste, qui oeuvre dans le domaine de la plongée sous-marine, plus précisément dans le domaine de ceux qui gagnent leur vie sous l'eau.
Gilles Yergeau II est l'un des fondateurs de l'Association des Scaphandriers du Québec (A.S.Q.) et le gérant d'affaires du local 69 de la F.T.Q., qui regroupe justement les plongeurs commerciaux.

L'entrevue a été réalisée à Montréal, le 16 juin 1983, par Yvon Laporte.

 

La plongée: Êtes-vous davantage un syndicaliste qu'un plongeur commercial ou le contraire?

G. Yergeau: Quand on passe entre 40 ou 50 heures par semaine à s'occuper bénévolement d'une association ou d'un syndicat, je crois que la réponse n'a pas besoin d'explications. En fait. je m'occupe activement du syndicat des Scaphandriers du Québec depuis 4 ans. Le syndicat est connu sous le nom du Local 69 de la F.T.Q. ou encore Association des Scaphandriers du Québec (A.S.Q.).

La plongée: Quelles sont les raisons pour lesquelles les plongeurs commerciaux ont senti la nécessité de se regrouper?

G. Yergeau: Tout simplement parce que la situation était intenable. Vous savez, lorsqu'on parle de plongeurs commerciaux, on parle généralement de plongeurs qui travaillent sous l'eau, que ce soit en installations, en entretien ou en construction. Et quand on parle de construction, on parle inévitablement de la Commission de la Santé et de la Sécurité au Travail (CSST), du code de sécurité pour les travaux, du Décret de la construction, des grandes centrales syndicales comme la CSN ou la FTQ, des cartes de compétence et le reste. Nous avons donc fondé un syndicat, pour justement "naviguer" entre tous les organismes gouvernementaux et syndicaux et pour s'assurer qu'il y ait des normes, des règlements et, bien sûr, une reconnaissance officielle pour ceux qui gagnent leur vie sous l'eau.

La plongée: Est-ce qu'on en compte plusieurs au Québec?

G. Yergeau: Oui, il y en a beaucoup... Beaucoup trop... Mais là, il faut que je vous explique. Selon moi. il y aurait du travail pour 50 à 100 sérieux. Présentement, notre association regroupe entre 130 et 150 plongeurs. Et si on calcule le nombre de personnes qui se disent "plongeurs commerciaux", alors là. on parle facilement de 400 à 600 plongeurs puisqu'il existe entre 300 et 400 compagnies qui s'affichent comme étant "spécialisées" en travaux sous-marins. Selon moi, il y a environ 60 compagnies qu'on peut considérer comme sérieuses.

La plongée: Est-ce que les scaphandriers gagnent bien leur vie?

G. Yergeau: Vous savez, tout est relatif. Certains se débrouillent bien. Mais si on parle en général, la réponse est NON. En 1973, il y a quelqu'un, quelque part, qui a fixé le salaire horaire d'un plongeur à 9.00$. Au fil des ans, le taux horaire a augmenté suivant l'inflation. En 1983. un scaphandrier gagne 17.47 $/heure, comparativement à un menuisier qui obtient 16.00$ ou un mécanicien d'ascenseur qui gagne 19,60$

La plongée: C'est quand même respectable comme salaire...

G. Yergeau: Pas du tout! J'ai oublié de vous dire que lorsque le scaphandrier n'est pas dans l'eau, il obtient le même salaire qu'un journalier qui n'a aucune carte de compétence et qui n'a pas de véritable métier, c'est-à-dire 11.80 $. Ce n'est pas tout, on lui demande bien souvent de fournir son équipement, de travailler dans des endroits indescriptibles, d'être capable de souder, de découper, de manipuler des explosifs... Vous croyez vraiment qu'on mérite le même salaire qu'un journalier?

La plongée: Avez-vous eu l'occasion de négocier vos conditions de travail, dans le but d'améliorer votre sort?

G. Yergeau: Pas encore mais ça s'en vient. Les grandes centrales syndicales ne sont pas vraiment intéressées à s'occuper de travailleurs qui sont spécialistes en travaux sous-marins. Nous ne sommes pas tellement nombreux au Québec et nos conditions de travail sont vraiment "spéciales". Elles ne se comparent pas à celles des autres travailleurs. Quant on parle de normes de sécurité, on part vraiment à zéro... C'est l'une des raisons qui nous a poussé à créer un syndicat ou une association. Si personne ne s'occupe des plongeurs commerciaux au Québec, il faut que les plongeurs se prennent en mains.

La plongée: Est-ce que les résultats sont encourageants?

G. Yergeau: On se dirige dans la bonne direction. Les inspecteurs du gouvernement sont de plus en plus sensibilisés à nos problèmes mais il a fallu des morts... Le gouvernement et les compagnies ont décidé de réagir lorsque des plongeurs ont perdu la vie, en réalisant des travaux sous l'eau, dans des conditions inimaginables. De notre côté, il a fallu également faire des efforts puisque les compétences de nos membres n'étaient pas connues, ni même reconnues. C'est la raison pour laquelle nous avons mis sur pied, dernièrement, une série de cours de formation, qui conduiront les scaphandriers à l'obtention de ''véritables cartes de compétence", reconnues au point de vue provincial et national.

La plongée: Pouvez-vous expliquer...

G. Yergeau: Les plongeurs commerciaux seront classifiés selon leurs aptitudes, leur expérience et leur spécialité. On retrouvera l'ASSISTANT-SCAPHANDRIER, qui est connu également sous le nom de "tender". le SCAPHANDRIER-PLONGEUR QUALIFIÉ 1, le SCAPHANDRIER-PLONGEUR 'QUALIFIÉ 2 et enfin le CHEF D'ÉQUIPE. Chaque niveau de classification comporte des cours, des exercices, des examens et des pré-requis bien précis. De cette façon, les entrepreneurs sauront à qui ils s'adressent et ils devront considérer les plongeurs commerciaux comme étant de véritables spécialistes, au même titre qu'un mécanicien de première classe, de deuxième classe... Présentement, la classification des scaphandriers du Québec est complétée à 80% et les cours de formation seront en marche dès l'automne.

La plongée: Vous croyez qu'en classifiant les plongeurs, vous allez régler vos problèmes?

G. Yergeau: Pas tous, mais une bonne partie .. Présentement, c'est le "bordel" dans la province. Les entrepreneurs embauchent n'importe qui, n'importe quand, sous n'importe quelles conditions. Bien entendu, on ne compte pas les accidents ou les morts par milliers mais les résultats, au point de vue santé et sécurité au travail, sont effroyables... Le nombre de morts, chez les scaphandriers représente 7% de tous les travailleurs de la construction qui ont perdu la vie sur un chantier, alors que nous ne représentons que 8/10,000 de 1% des travailleurs. Commencez-vous à comprendre maintenant?

La plongée: En somme, si je vous comprends bien, la plongée commerciale doit être considérée comme une véritable spécialité, avec de véritables spécialistes?

G. Yergeau: Exactement! Et lorsque les entrepreneurs l'auront compris, ils cesseront d'embaucher des plongeurs sportifs pour effectuer des travaux et de mettre leur vie en danger. Parfois, je me demande s'il faut qu'il y ait des morts pour que les gens comprennent...

La plongée: Voyez-vous l'avenir avec optimisme?

G. Yergeau: Cela va peut-être vous surprendre, mais je vous dirai que OUI. Le travail qui a été fait dans le passé commence à porter ses fruits, les gouvernements provincial et fédéral nous appuient dans la formation des plongeurs et je crois bien que peu à peu, en persévérant, nous pourrons améliorer le sort de nos membres.

La plongée: Est-ce que les perspectives d'emploi s'améliorent?

G. Yergeau: À court terme. Non… À moyen et à long terme, je crois que oui puisque d'ici quelques années, il y aura des plates-formes de forage dans le golfe du St-Laurent. Si nous ne nous organisons pas, ce sont les plongeurs français ou américains qui obtiendront les emplois. Vous savez, nous avons au moins 20 ans de retard sur les États-Unis ou sur la France, concernant les travaux sous-marins. Il et temps que nous pensions à rétrécir la marge.

La plongée: Quels sont vos buts, ou encore quel est votre idéal?

G. Yergeau: En tant que gérant d'affaires du local 69 de la F.T.Q., si on est capable d'améliorer la sécurité sur les chantiers, si on est capable de se faire reconnaître avec de véritables cartes de compétence, si on est capable d'améliorer le sort de nos membres en mettant sur pied un système complet de formation, de placement et de travail, je crois que j'aurai atteint mes buts. Un de mes grands rêves serait de regrouper les professeurs de plongée sportive, ceux qui enseignent dans les écoles. Ce ne serait pas nécessairement pour les syndiquer mais...

 


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Dernière mise à jour:  22 juin, 2009