Au
signal de mon copain de plongée, je roule par-dessus bord et me retrouve dans
l'eau froide et agitée du fleuve St-Laurent. J'agrippe la ligne de descente. Le
courant me fouette tel un drapeau au vent. Soudain, le courant cesse et nous
coulons lentement. Des formes floues prennent forme alors que je touche ce qui
me semble être un énorme treuil d'acier.
Pendant que ma vision se précise et s'ajuste à cette eau sombre et verte,
je prends un moment pour m'orienter. Le son de mes bulles semble se mêler aux
cris des centaines de personnes qui se sont noyées ici-même, il y a 76 ans de
cela. Tel un spectre par une nuit brumeuse dans un cimetière, je glisse juste
au-dessus d'elle; l'Empress of Ireland.
Le 29 mai 1914, deux ans seulement après le naufrage du Titanic, l'Empress
of Ireland disparaissait sous les eaux du St-Laurent. Propriété du
Canadien Pacifique, le transatlantique de 168 mètres fut frappé par un
charbonnier norvégien, le Storstad, Aujourd'hui l'épave repose par 45
mètres de fond, à 5 km au large de Ste-Luce-sur-Mer, près de Rimouski
(Québec). L'Empress est difficile à localiser. Seulement une poignée
de plongeurs expérimentés, pour la plupart originaires de Rimouski, s'y
rendent régulièrement. Plusieurs d'entre eux afin d'y récolter des pièces
pour le Musée de la Mer dédié à sa mémoire.
À la
veille du tragique accident, l'Empress ressemblait à un village flottant
avec ses quatre ponts illuminés alors qu'il voguait le long du St-Laurent. Il
était considéré comme l'un des plus rapides et des plus sécuritaires bateaux
canadiens. Quand il quitta Québec, le 28 mai, il avait à son bord 1 057
passagers et 420 membres d'équipage. La brume s'étendait sur l'estuaire, mais
le capitaine Georges Kendall n'avait aucune raison de croire qu'il menait l'Empress
vers sa dernière et fatale croisière. Dîner et musique durèrent jusque tard
ce soir-là. L'Empress filait sur le fleuve vers l'océan à destination
de Liverpool, Angleterre.
L'air était humide et froid sur le pont. Il était près de deux heures du
matin. La vigie informe Kendall de la présence d'un bateau remontant à
contre-courant. Un épais brouillard réduisait la visibilité à 100 pieds
(30m). Des coups de sirène furent échangés. Quand soudainement, surgi de
nulle part, le bateau non-identifié frappa l'Empress à presque 90
degrés. Le Storstad, un lourd charbonnier de 138 mètres, percuta la
partie vitale de l'Empress: la chambre des machines.
Pendant
que les deux bateaux se séparaient, plus d'un million de litres d'eau par
seconde se précipitaient à l'assaut de l'Empress. Celui-ci, se trouvant
privé de moteur et d'électricité, ne répondait plus aux commandes alors que
Kendall tentait de le jeter à la côte. Quatorze minutes plus tard, il
disparût de la surface. Quelques centaines de personnes seulement parvinrent à
se réfugier à bord des bateaux de sauvetage pendant que 1 015 autres
passagers trouvaient la mort, coincés à l'intérieur du bateau ou gelés dans
les eaux glacées.
Quelques semaines plus tard, des plongeurs fit revivre l'intérêt des gens,
à la solde du Canadien Pacifique afin de récupérer le courrier de première
classe ainsi que des lingots d'argent d'une valeur d'un demi-million de dollars.
La première Guerre Mondiale survint et l'événement fut oublié.
Ce n'est qu'en 1964 qu'un groupe de plongeurs fît revivre l'intérêt des
gens. Aidé de M. Donald Tremblay, professeur de l'institut Maritime de
Rimouski, l'épave fut relocalisée. Elle fut trouvée à 5 km de la côte de
Ste-Luce-sur-Mer, reposant sur tribord, son compas pointant nord-est.
Depuis lors, des plongeurs -- pour la plupart de Rimouski -- ont récupéré
différentes parties de sa structure. Le Canadien Pacifique n'en a jamais
revendiqué les droits; alors, après les avoir déclarées aux autorités du
gouvernement canadien, les pièces récupérées devinrent la propriété des
plongeurs.
Néanmoins,
en 1981, le vieux phare de Pointe-au-Père fut transformé en musée dédié à
la mémoire de l'Empress. Il est maintenant ouvert au public de mai à
octobre. Plusieurs plongeurs de Rimouski y disposent leurs trouvailles les mieux
préservées et les plus intéressantes.
L'Empress est toujours en bonne condition mais se détériore
rapidement. La boue et la vase l'emplissent et le sel le désagrège peu à peu.
Bientôt, il sera trop dangereux de s'y aventurer.
En attendant, chaque printemps, les plongeurs locaux le relocalisent.
D'après M. Vital Desjardins, un plongeur actif de la région, aucune bouée
permanente ne peut être laissée durant l'hiver à cause des bancs de glace. À
l'aide d'amers établis sur le rivage et de relevés de sonde, elle peut
facilement être retrouvée par temps clair. L'installation de la première
bouée marque le début de la nouvelle saison. D'autres bouées sont
habituellement installées le long du 168 mètres de coque pour les plongeurs
qui désireraient explorer une section particulière
Depuis ma première plongée sur l'Empress, il y a quatre ans, j'y
suis retourné une ou deux fois par an. Je me suis lié d'amitié avec quelques
plongeurs locaux et sans eux, plonger l'Empress me serait difficile. À
cause de la visibilité réduite, les plongeurs doivent planifier soigneusement
et mémoriser ce qu'ils doivent y voir en étudiant des photographies d'un
modèle semblable: l'Empress of Britain, rebaptisé "Le Mont
Royal" en 1924. Ceux qui n'ont pas accès aux photos peuvent planifier leur
plongée d'après les plans d'un côté de l'Empress. Apparemment, il est
très difficile de trouver le plan complet.
Pour
la première fois l'an dernier, l'APEQ (Association des Plongeurs de l'Est du
Québec) offrait des voyages de plongée pour l'Empress durant les mois d'août
et septembre, quand les conditions de plongée sont les meilleures. Le transport
à l'épave se faisait à bord de l'Aurélie, un croiseur de 14 mètres
appartenant à Claude Grenier.
Plonger l'Empress n'est pas aussi dangereux que certains le croient.
pour un plongeur actif et expérimenté. Penché sur tribord. à des profondeurs
de 26 mètres à la poupe et de 45 mètres à la proue, avec des transparences
dépassant rarement les 4 m, elle se dévoile section par section à qui la
survole en plongée. À mesure que les parties apparaissent, certaines sont
presque intactes, alors que d'autres ne sont que de méconnaissables
amoncellements de débris. On prétend qu'il reste encore des ossements humains
dans l'épave, qui ne devraient en aucun cas être dérangés.
Atteindre le site de mise à l'eau est sans contredit le volet le plus ardu
de l'aventure. Lorsque le brouillard se manifeste, il est quasi impossible de
repérer la bouée d'amarrage sans radar. Lorsque le vent souffle, la vague se
gonfle, le voyage peut devenir particulièrement "indigeste" et la
mise à l'eau carrément impossible.
Si un plongeur, à ses premières armes, songeait à venir par ses propres
moyens à Ste-Luce pour plonger l'Empress sans l'aide de guides locaux,
on ne pourrait que lui conseiller de "rester chez lui". Une plongée
sur l'Empress se doit d'être méticuleusement planifiée. Le vent, la
brume, le froid pourraient vous retenir à terre pendant des jours. En plongée
vous aurez peut-être à affronter de forts courants variables tant en surface
qu'en profondeur, le tout avec de très faibles visibilités, la noirceur et le
froid glacial de l'eau. Du fait de la profondeur, les plongées sur l'Empress
sont généralement courtes, surtout si on planifie une plongée sans
décompression.
On comprend donc pourquoi on est regagnant d'avoir recours aux guides de
plongée expérimentés sur ce site.
Une fois que vous avez "plongé l'Empress", vous éprouvez
toujours le désir d'y retourner. Que ce soit pour finir de la visiter, pour y
découvrir un objet inédit ou tout simplement pour la sensation unique de
survoler dans la pénombre une épave célèbre, un fantôme de l'histoire
maritime du Québec.