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L'EMPRESS
OF
IRELAND

Texte et photos Robert LASALLE

Revue LA PLONGÉE
Volume 17, No.2, Avril 1990

Au signal de mon copain de plongée, je roule par-dessus bord et me retrouve dans l'eau froide et agitée du fleuve St-Laurent. J'agrippe la ligne de descente. Le courant me fouette tel un drapeau au vent. Soudain, le courant cesse et nous coulons lentement. Des formes floues prennent forme alors que je touche ce qui me semble être un énorme treuil d'acier.

Pendant que ma vision se précise et s'ajuste à cette eau sombre et verte, je prends un moment pour m'orienter. Le son de mes bulles semble se mêler aux cris des centaines de personnes qui se sont noyées ici-même, il y a 76 ans de cela. Tel un spectre par une nuit brumeuse dans un cimetière, je glisse juste au-dessus d'elle; l'Empress of Ireland.

Le 29 mai 1914, deux ans seulement après le naufrage du Titanic, l'Empress of Ireland disparaissait sous les eaux du St-Laurent. Propriété du Canadien Pacifique, le transatlantique de 168 mètres fut frappé par un charbonnier norvégien, le Storstad, Aujourd'hui l'épave repose par 45 mètres de fond, à 5 km au large de Ste-Luce-sur-Mer, près de Rimouski (Québec). L'Empress est difficile à localiser. Seulement une poignée de plongeurs expérimentés, pour la plupart originaires de Rimouski, s'y rendent régulièrement. Plusieurs d'entre eux afin d'y récolter des pièces pour le Musée de la Mer dédié à sa mémoire.

À la veille du tragique accident, l'Empress ressemblait à un village flottant avec ses quatre ponts illuminés alors qu'il voguait le long du St-Laurent. Il était considéré comme l'un des plus rapides et des plus sécuritaires bateaux canadiens. Quand il quitta Québec, le 28 mai, il avait à son bord 1 057 passagers et 420 membres d'équipage. La brume s'étendait sur l'estuaire, mais le capitaine Georges Kendall n'avait aucune raison de croire qu'il menait l'Empress vers sa dernière et fatale croisière. Dîner et musique durèrent jusque tard ce soir-là. L'Empress filait sur le fleuve vers l'océan à destination de Liverpool, Angleterre.

L'air était humide et froid sur le pont. Il était près de deux heures du matin. La vigie informe Kendall de la présence d'un bateau remontant à contre-courant. Un épais brouillard réduisait la visibilité à 100 pieds (30m). Des coups de sirène furent échangés. Quand soudainement, surgi de nulle part, le bateau non-identifié frappa l'Empress à presque 90 degrés. Le Storstad, un lourd charbonnier de 138 mètres, percuta la partie vitale de l'Empress: la chambre des machines.

Pendant que les deux bateaux se séparaient, plus d'un million de litres d'eau par seconde se précipitaient à l'assaut de l'Empress. Celui-ci, se trouvant privé de moteur et d'électricité, ne répondait plus aux commandes alors que Kendall tentait de le jeter à la côte. Quatorze minutes plus tard, il disparût de la surface. Quelques centaines de personnes seulement parvinrent à se réfugier à bord des bateaux de sauvetage pendant que 1 015 autres passagers trouvaient la mort, coincés à l'intérieur du bateau ou gelés dans les eaux glacées.

Quelques semaines plus tard, des plongeurs fit revivre l'intérêt des gens, à la solde du Canadien Pacifique afin de récupérer le courrier de première classe ainsi que des lingots d'argent d'une valeur d'un demi-million de dollars.

La première Guerre Mondiale survint et l'événement fut oublié.

Ce n'est qu'en 1964 qu'un groupe de plongeurs fît revivre l'intérêt des gens. Aidé de M. Donald Tremblay, professeur de l'institut Maritime de Rimouski, l'épave fut relocalisée. Elle fut trouvée à 5 km de la côte de Ste-Luce-sur-Mer, reposant sur tribord, son compas pointant nord-est.

Depuis lors, des plongeurs -- pour la plupart de Rimouski -- ont récupéré différentes parties de sa structure. Le Canadien Pacifique n'en a jamais revendiqué les droits; alors, après les avoir déclarées aux autorités du gouvernement canadien, les pièces récupérées devinrent la propriété des plongeurs.

Néanmoins, en 1981, le vieux phare de Pointe-au-Père fut transformé en musée dédié à la mémoire de l'Empress. Il est maintenant ouvert au public de mai à octobre. Plusieurs plongeurs de Rimouski y disposent leurs trouvailles les mieux préservées et les plus intéressantes.

L'Empress est toujours en bonne condition mais se détériore rapidement. La boue et la vase l'emplissent et le sel le désagrège peu à peu. Bientôt, il sera trop dangereux de s'y aventurer.

En attendant, chaque printemps, les plongeurs locaux le relocalisent. D'après M. Vital Desjardins, un plongeur actif de la région, aucune bouée permanente ne peut être laissée durant l'hiver à cause des bancs de glace. À l'aide d'amers établis sur le rivage et de relevés de sonde, elle peut facilement être retrouvée par temps clair. L'installation de la première bouée marque le début de la nouvelle saison. D'autres bouées sont habituellement installées le long du 168 mètres de coque pour les plongeurs qui désireraient explorer une section particulière

Depuis ma première plongée sur l'Empress, il y a quatre ans, j'y suis retourné une ou deux fois par an. Je me suis lié d'amitié avec quelques plongeurs locaux et sans eux, plonger l'Empress me serait difficile. À cause de la visibilité réduite, les plongeurs doivent planifier soigneusement et mémoriser ce qu'ils doivent y voir en étudiant des photographies d'un modèle semblable: l'Empress of Britain, rebaptisé "Le Mont Royal" en 1924. Ceux qui n'ont pas accès aux photos peuvent planifier leur plongée d'après les plans d'un côté de l'Empress. Apparemment, il est très difficile de trouver le plan complet.

Pour la première fois l'an dernier, l'APEQ (Association des Plongeurs de l'Est du Québec) offrait des voyages de plongée pour l'Empress durant les mois d'août et septembre, quand les conditions de plongée sont les meilleures. Le transport à l'épave se faisait à bord de l'Aurélie, un croiseur de 14 mètres appartenant à Claude Grenier.

Plonger l'Empress n'est pas aussi dangereux que certains le croient. pour un plongeur actif et expérimenté. Penché sur tribord. à des profondeurs de 26 mètres à la poupe et de 45 mètres à la proue, avec des transparences dépassant rarement les 4 m, elle se dévoile section par section à qui la survole en plongée. À mesure que les parties apparaissent, certaines sont presque intactes, alors que d'autres ne sont que de méconnaissables amoncellements de débris. On prétend qu'il reste encore des ossements humains dans l'épave, qui ne devraient en aucun cas être dérangés.

Atteindre le site de mise à l'eau est sans contredit le volet le plus ardu de l'aventure. Lorsque le brouillard se manifeste, il est quasi impossible de repérer la bouée d'amarrage sans radar. Lorsque le vent souffle, la vague se gonfle, le voyage peut devenir particulièrement "indigeste" et la mise à l'eau carrément impossible.

Si un plongeur, à ses premières armes, songeait à venir par ses propres moyens à Ste-Luce pour plonger l'Empress sans l'aide de guides locaux, on ne pourrait que lui conseiller de "rester chez lui". Une plongée sur l'Empress se doit d'être méticuleusement planifiée. Le vent, la brume, le froid pourraient vous retenir à terre pendant des jours. En plongée vous aurez peut-être à affronter de forts courants variables tant en surface qu'en profondeur, le tout avec de très faibles visibilités, la noirceur et le froid glacial de l'eau. Du fait de la profondeur, les plongées sur l'Empress sont généralement courtes, surtout si on planifie une plongée sans décompression.

On comprend donc pourquoi on est regagnant d'avoir recours aux guides de plongée expérimentés sur ce site.

Une fois que vous avez "plongé l'Empress", vous éprouvez toujours le désir d'y retourner. Que ce soit pour finir de la visiter, pour y découvrir un objet inédit ou tout simplement pour la sensation unique de survoler dans la pénombre une épave célèbre, un fantôme de l'histoire maritime du Québec.

 


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Dernière mise à jour:  04 December, 2005