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DES CUVETTES VIVANTES

par Jean-François Hamel

Revue LA PLONGÉE
Volume 19, No. 4, Août 1992

Un peu comme le sang pénètre le cœur humain et en est expulsé à chaque battement, la mer inonde ses rivages et s'en retire à chaque marée. Cependant, l'ordre lunaire auquel elle obéit, contrairement au rythme cardiaque, se modifie constamment parce que la position de la Lune par rapport à la Terre n'est pas fixe. C'est au printemps que se produisent les plus grandes marées, alors que l'effet de la Lune se conjugue avec celui du Soleil. Et c'est au printemps qu'on peut observer, à perte de vue, le large ruban rocheux et les prairies de Spartines qui longent la rive sud de l'estuaire maritime du Saint-Laurent, principalement entre Rivière-Ouelle et Matane. La région montre un rivage presque plat et sa pente vers la mer est si faible qu'à marée basse le territoire exondé s'avère un des plus considérables qu'il soit possible d'observer sur les côtes du Québec. Au début de l'été, dans cette zone intertidale qui attire le plongeur sous-marin que je suis, l'eau est froide et le vent du large rafraîchissant. Un grand nombre d'oiseaux y profitent des largesses de la mer. Si vous vous promenez parmi eux, comme je l'ai fait, votre ouïe sera affectée par la musique des vagues et le chœur des oiseaux: en annulant le tapage mécanique de l'activité humaine, ils nous révèlent la grandeur sauvage du lien intime qui existe entre nous et la mer. Alors vous aimerez cet univers impressionnant.

Des rochers polis par le frottement des glaces luisent au soleil sous un léger film d'algues vertes. Des crêtes rocheuses se hérissent pour former une chaîne de montagnes miniatures; plus loin s'allongent des plages rocheuses sans fin ou de vastes prairies marines traversées de petites dépressions où l'eau de mer est prisonnière: les cuvettes, tributaires des marées.

À marée basse, l'eau des cuvettes qui mesurent rarement plus d'un mètre de profondeur est exposée à l'évaporation qui en augmente la salinité comme aux fortes pluies qui en diluent la concentration saline; elle l'est aussi aux vagues qui déferlent et aux glaces de l'hiver. À marée haute, l'océan y règne en maître. Il va sans dire que les cuvettes du haut littoral ne subissent pas les mêmes conditions que celles du bas littoral, même à marée haute. Celles-là sont plus ou moins exposées et sensibles aux varia­tions de leur environnement. La vie y étant plus précaire pour les espèces marines, les différentes formes de vie s'y font plus rares. Même en juillet, la température des cuvettes est sujette à des écarts excessifs, passant parfois du gel matinal à 30° C en l'espace de quelques heures. On constate également que l'oxygène dissous dans les cuvettes riches en algues peut atteindre un degré de sursaturation impressionnant lorsque le soleil les inonde et de sous-saturation durant la nuit. De plus, le milieu voit son équilibre biotique et physico-chimique modifié à chaque marée montante.

Les cuvettes constituent pourtant à marée basse un habitat ou un refuge pour de nombreuses espèces. Mais ce milieu extrêmement dynamique est exigeant pour les espèces venues de la mer qui ont dû s'adapter pour y survivre. Cela n'a pas empêché une multitude d'entre elles de mener avec succès leur vie "en cuvette" et sur le littoral, au point que de nombreux scientifiques et des photographes ravis y voient l'un des plus beaux et des plus spectaculaires objets d'étude que la mer puisse offrir.

Territoire de transition entre la mer et la terre ferme, on y découvre qu'un bon nombre d'espèces terrestre tirent profit du voisinage de la mer (larves d'insectes, plantes, lichens etc.). Toutefois les espèces marines ou celles qui peuvent vivre en eau saumâtre dominent là où le sel menace des formes de vie terrestres. Les plus familiers des habitants des cuvettes sont apparemment les grandes algues brunes (Laminaires et Fucales) qui accaparent une bonne partie du volume d'eau disponible. De loin, elles semblent seules à les occuper, mais une petite excursion avec masque et tuba dans une grande cuvette révèle bien des surprises. Sous l'eau transparente, un tout autre paysage apparaît. Sous le dense couvert d'algues brunes s'entremêlent des petites algues arborescentes rouges et ces algues vertes, translucides, Ulvacés et Entéromorphes d'apparence frêle, dont la couleur tranche vivement sur les algues calcaires roses encroûtées au fond de la cuvette.

Régnant sur ce somptueux désordre végétal, une foule d'espèces d'invertébrés de toutes les formes possibles ont trouvé là demeure et subsistance. Des Mysis et des Gamarres affairés papillonnent autour de mon masque qu'ils tamponnent comme des mouches aveugles. Des Balanes déploient leurs cirres tandis que les Littorines broutent les algues à même le rocher. Les chapeaux chinois des Patelles et la coloration marbrée des Chitons décorent le site que j'explore sans me lasser de découvrir les uns et les autres... Mes pas sur le rivage font craquer la surface rocheuse recouverte de centaines de Littorines et de Balanes, que j'écrase inévitablement. Je remarque que sur le littoral et dans les cuvettes tous les animaux comme les Moules, les Balanes et même les Oursins sont très solidement attachés au substrat par des filaments, des podias ou des ciments comme la Balane. Cela leur permet de résister à l'assaut des vagues et des forts courants... mais pas à mon poids.

Dans les grandes cuvettes du bas littoral, on peut repérer des Moules, des Hydrozoaires, des Oursins et des Anémones de mer. Un œil plus exercé y surprend parfois des Nudibranches, des Vers, les siphons de quelques bivalves fouisseurs et, plus rarement, des petites poules de mer et des Sigouines de roche.

Tous ces animaux vivent-ils par choix ou par accident sur le littoral et dans les cuvettes? Certains organismes, en tout cas, semblent parfaitement adaptés à ce milieu. Au printemps, après la fonte des glaces, les espèces qui ont survécu à l'hiver reprennent progressivement leur place sur le rivage. Suivent les espèces opportunistes qui colonisent le terrain libre sur le substrat. Au cours de l'été, elles seront remplacées, du moins en partie, par des espèces plus persistantes que les glaces de l'automne mettront à l'épreuve encore une fois. Comment s'adapteront-elles aux conditions rigoureuses du littoral? La Littorine, par exemple, retraite dans sa coquille qui se ferme hermétiquement en cas de nécessité. Certaines espèces de Balanes privilégient, les habitats con­stamment humides; elles favorisent donc les anfractuosités des rochers, un épais couvert algual ou les cuvettes. La Patelle sait rendre tout à fait étanche le lien entre sa coquille et le substrat rocheux; quand un emplace­ment précis sur une roche correspond à la forme de sa coquille, (qu'elle quitte à marée haute pour se nourrir) elle y revient à la marée basse pour y trouver le refuge le plus sûr pour éviter la dessiccation. Comme la Patelle, le Chiton forme corps avec une roche de façon assez étanche pour se protéger adéquatement; en plus il peut supporter 75 % de perte d'humidité corporelle avant de mourir. Certaines algues, les Fucus, entre autres, survivent à la perte de 90 % de leur humidité et se réhydratent très rapidement dès que la marée les recouvre. Les moules résistent au stress mécanique des vagues en développant une coquille beaucoup plus épaisse, donc plus solide que celle des individus vivant dans l'infralittoral.

D'autres espèces, par contre, seraient facilement éliminées si leur croissance extrêmement rapide ne compensait à peu près leurs pertes; c'est le cas des Ulvacés. Certaines autres ne survivent et ne croissent que si elles sont exondées régulièrement, tels le Fucus et l'Ascophyllum. D'autres encore ont développé une coquille dont les facettes et les couleurs réfléchissent le soleil de façon à les prémunir contre la surchauffe de leurs tissus corporels. Enfin, certaines espèces préféreraient un milieu d'où l'eau ne se retire jamais, mais trouvent plus de sécurité dans la frange littorale où leurs prédateurs ne peuvent les atteindre.

Propulsées par les vagues ou poussées par la tempête, de gré ou de force donc, certaines espèces végétales et animales inhabituelles au milieu peuvent s'y retrouver: le Crabe Cancer, le Concombre de mer, le Buccin, quelques algues typiques et l'étoile de mer des plus grandes profondeurs y survivront un certain temps, et chercherons si elles en sont capables à regagner les conditions plus stables correspondant à leur besoins vitaux.

Devant tant d'efforts pour vivre et pour conquérir des espaces parfois hostiles, on ne peut que déplorer l'action destructrice de l'homme sur l'un des pi us complexes milieux qu'offre la planète. Entre autres, nos agressions injustifiées et l'empiétement massif de notre espèce sur le littoral du Saint-Laurent, sans égard pour l'immense patrimoine qu'il représente, ne sauraient être passés sous silence. Plus tôt nous prendrons conscience de sa valeur, plus vite nous unirons nos efforts pour en sauvegarder la magnificence et l'authenticité. Mais hâtons-nous, le temps presse...

 


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Dernière mise à jour:  04 December, 2005