C'est au cours du mois de février dernier que j'ai
franchi en treize heures d'automobile la distance séparant Toronto, Ont. de
cette petite anse située juste au sud du village de Les Escoumins, Québec.
J'avais choisi cette période de .l'année parce que les visibilités y sont
les meilleures dans le St-Laurent. Mon intention était de consacrer toute
une fin de semaine à la plongée. Toutefois, au moment où je me suis
retrouvé sur la rive, dans une combinaison isothermique d'un quart de
pouce, j'ai eu quelques remords.
Bien
que l'eau de mer ne gèle qu'à 28°F, je pouvais voir plusieurs blocs de glace
se déplaçant à la surface de cette eau où je me proposais d'entrer. Mais ce
n'était pas un peu de glace qui allait arrêter un plongeur consciencieux
doublé d'un photographe "dévoué". J'ai donc "fait le
saut"... Le choc de l'eau glaciale fut un vrai supplice! Après quelques
minutes d'acclimatation, je me suis enfoncé jusqu'à 6 ou 7 mètres (20 pieds).
À cette profondeur, l'eau était aussi claire que du cristal. Presque
aussitôt, un objet orange vif qui ondulait accroché au mur que je côtoyais
attira mon attention. En m'approchant pour mieux voir, j'ai découvert cet être
curieux qu'est le concombre de mer. En observant cette créature colorée, j'ai
pris conscience qu'il y avait des concombres de mer tout autour de moi, chacun
suivant son rituel alimentaire. À partir du moment où j'ai commencé à
photographier cet être bizarre et magnifique, j'ai complètement oublié les
effets de l'eau glacée me remémorant l'époque où j'avais étudié les
concombres de mer au cours de mes études en Biologie à l'Université Concordia
de Montréal.
UN COUSIN DE L'ÉTOILE DE MER
Le concombre de mer appartient au même groupe animal que les oursins, les
étoiles de mer, les "feather stars", les "sea lilies" et
les "Basket stars". Le corps de la plupart est élastique possédant
une peau externe d'apparence caoutchoutée. Sa forme générale peut varier
entre une simili-sphère jusqu'à une forme allongée ressemblant à un vers.
Vivant presque partout depuis la zone intertidale jusqu'à de grandes
profondeurs, ils varient en couleurs depuis le brun et le noir jusqu'au vert
olive. Toutefois, certains spécimens sont roses, oranges ou même violets.
Les grosseurs sont variables. Les plus petites espèces dépassent à peine 3
cm alors que les plus grandes pourront atteindre un mètre. La plupart sont
élastiques possédant une gaines, telle le CUCUMARIA qui varie de 10 à 30 cm
de longueur.
LEUR NUTRITION
Les
concombres de mer se traînent lentement sur le fond de la mer ou s'enfouissent
sous la vase ou le sable laissant seulement l'extrémité de leur corps exposée
à l'eau libre. La bouche est située à cette extrémité et est entourée de
10 à 30 tentacules particulièrement rétractiles. Tout cet appareil buccal,
orifice et tentacules peut être rétracté complètement en le recouvrant des
parois abdominales adjacentes. La forme de ces tentacules varie ; certaines sont
longues et fortement panachées, d'autres sont courtes et digitiformes.
Ces créatures sont surtout des consommateurs de sédiments ou de matière en
suspension. Certaines, tel le CUCUMARIA, étirent leurs tentacules ramifiées
balayant le fond où les laissant flotter dans l'eau de mer. De quelque façon
que ce soit, le mucus recouvrant la surface tentaculaire fixe la matière
organique. J'ai pu observer la façon d'une précision presque mécanique par
laquelle le concombre porte à sa bouche les tentacules une à une. Après avoir
gobé les particules recouvrant le mucus, le concombre retire la tentacule, en
rappelle une autre et ainsi de suite sans arrêt. À l'image d'une personne qui
se lèche les doigts après un repas de poulet frit, l'animal maintient une
séquence circulaire sans sauter un seul membre.
Des études portant sur les concombres filtreurs de matériaux en suspension
ont révélé que le mucus provient du pharynx. Un concombre de mer peut
consommer jusqu'à 50 kilos de matière vivante microscopique en un an.
L'AUTO-ÉVICÉRATION
En temps normal, les concombres éjectent une partie de leurs entrailles afin
de dérouter un prédateur. Chez certaines espèces, cette manœuvre expulse
l'un ou les deux systèmes respiratoires, le tube digestif et les organes
reproducteurs. Parmi d'autres espèces, ce ne sera que la partie avant du corps
incluant les tentacules, le pharynx et les organes qui y sont associés qui sont
rejetés. Ce phénomène qu'on désigne sous le vocable d'auto-éviscération
n'affaiblit en rien l'animal qui peut régénérer ces organes en moins de
quelques semaines.
LA REPRODUCTION
Chez les concombres de mer, les sexes sont séparés. Alors que plusieurs
disséminent leurs œufs ou leur laitance en eau libre, d'autres conservent
leurs œufs sur ou à l'intérieur de leur corps.
Dans certains pays, la peau de certains concombres de mer est consommée tel
un fruit de mer. Bouillie puis séchée au soleil on en obtient le Tkepang
ou "bêche de mer" dont les orientaux sont friands.
UN WEEK-END BIEN REMPLI
Juste à ce moment alors que je voulais avancer mon film pour une autre
photo, je me suis rendu compte que j'étais déjà rendu au bout du rouleau.
Aussitôt, ce retour à la réalité s'accompagna de la déplaisante emprise du
froid. J'ai alors jeté un coup d'œil à ma montre : seulement 30 minutes
s'étaient écoulées mais sans pellicule il ne servait plus à rien de
persister. Rapidement je suis sorti de l'eau et je me suis engouffré dans la
camionnette chauffée pour m'y dégeler et partager mon expérience avec mes
copains de plongée. Au cours de cette fin de semaine, malgré le froid glacial
de l'eau, j'ai pu enregistrer 5 autres plongées d'une demi-heure chacune pour
photographier les merveilles du Golfe St-Laurent.