Retour

RETOUR

Retour à la page d'accueil

  


L'ARCHÉOLOGIE
SUBAQUATIQUE

par Réal Fortin

Revue LA PLONGÉE
Volume 10, No. 3-4, Mars/Avril 1983

"Celui qui découvre un objet au fond de l'eau doit réaliser que cette pièce prendra toute sa valeur de par son lien avec des faits historiques précis"... Réal Fortin

Il est difficile de bien saisir l'histoire de notre pays sans, au préalable, connaître I' évolution de ses activités navales. Au travers les forêts denses, les rivières ont ouvert la voie aux explorateurs, aux guerriers et aux colons.

Jusqu'à la moitié du 19e siècle, le caractère géographique de chaque cours d'eau déterminera le développement des activités humaines. Le peuplement du Québec s'est d'abord établi en fonction du Saint-Laurent. Ses affluents du nord favorisaient la traite des fourrures alors que ceux du sud ouvraient la porte aux invasions ennemies et à la contrebande.

En plus de permettre le déplacement, le cours d'eau a toujours été le dépotoir de ses riverains et de ses navigateurs. C'est ainsi qu'au fil des ans, les carcasses des embarcations détruites par les guerres ou les tempêtes, les boulets de canons et de nombreux cadavres sont allés rejoindre les bouteilles vides, la vaisselle brisée, les pipes de plâtre et une multitude d'éléments matériels de la vie quotidienne. Dans la vase, le sable et les algues, dorment les témoins de notre histoire. Cet environnement aquatique offre, pour la plupart de ces objets, de bonnes conditions de conservation.

Malgré le peu de valeur monétaire de ces "trésors historiques", ils n'en contiennent pas moins de précieux renseignements pour une meilleure compréhension de notre histoire. Cette dimension temporelle les rend particulièrement attrayants. Le simple fait de tenir dans ses mains ces objets utilisés lors d'un événement passé suffit, le plus souvent, pour se laisser attirer par la plongée subaquatique. Pourtant, un trésor historique n'a d'intérêt qu'à partir du moment où il nous livre toute sa dimension spacio-temporelle. Un boulet de canon n'est, en réalité, qu’une vulgaire boule de fer si on n'a, au préalable, pris toutes les dispositions nécessaires pour sa mise en valeur.

Les épaves ou tout autre vestige historique qui jonchent le lit de nos rivières représentent des éléments qui, à une certaine époque, constituaient notre culture. Celui qui découvre un objet au fond de l'eau doit réaliser que cette pièce prendra toute sa valeur de par son lien avec des faits historiques précis; son extraction doit se faire selon une méthode planifiée et scientifique. Les résultats de ce travail doivent profiter à la collectivité.

Est-ce à dire qu'il n'y a pas de place pour les plongeurs amateurs? Jugez-en par vous-même.

Imaginons que par une belle journée de juillet, vous partez avec deux ou trois amis pour faire de la plongée. Ayant en main une carte hydrographique précise, vous choisissez un endroit intéressant et, au hasard de vos ébats, vous découvrez divers objets militaires dans un espace restreint. Que faut-il faire?

D'abord ne déplacer aucun objet: l'air pourrait être nocif et la dimension historique en serait altérée.

Trouvez un point de repaire sur l'une des rives et notez soigneusement tous les détails qui vous permettront de revenir à l'endroit exact de votre découverte. Dressez une carte et, si possible, placez-y une échelle. Par la suite, vous devriez former un petit comité où chaque membre aura une tâche précise: une personne pour noter toutes les opérations, une autre pour s'occuper du matériel de conservation (il existe de nombreux documents qui expliquent les procédés appropriés aux objets trouvés), un historien, un plongeur-photographe et enfin un plongeur archéologue.

Après avoir clairement établi les étapes d'opération et avoir déterminé ce que vous ferez avec les objets restaurés, le groupe communique avec le service d'archéologie du Ministère des Affaires Culturelles pour lui faire part de la découverte et des intentions de votre groupe. Si vous êtes déjà bien documentés sur les causes historiques d'un tel dépôt d'artefacts et si votre projet de fouilles est basé sur des techniques reconnues vos chances d'obtenir la permission d'effectuer ces fouilles seront d'autant plus grandes.

Une fois cette étape franchie, vous vous retrouverez entraînés dans une aventure captivante, valable et enrichissante pour a collectivité. Vous pouvez même rêver de faire une exposition intéressante dans la localité où les objets auront été trouvés.

Si tout ce travail semble compliqué la première fois, cela vous 'semblera plus simple au fur et à mesure que votre groupe aura pris de l'expérience.

Retournons maintenant sur les lieux de la découverte.

Les plongeurs "descendent" pour identifier l'emplacement des différents objets. A l'aide de cordes, ils établiront un damier formé de carrés numérotés et mesurant chacun un mètre carré; ils n'exploreront qu'un seul "carré" ou quadrant à la fois. À l'aide d’un matériel conçu pour écrire sous l'eau, ils indiqueront sur un plan l'endroit où se trouve chaque objet qu'ils découvriront: les moindres détails des fouilles doivent être notés. Dans le cas d'une épave, ils feront un croquis précis. Avant d'extraire un objet, il serait préférable de le photographier sur place. Puis, cet artefact est remonté à la surface. Plusieurs matériaux comme le bois ou le métal risquent de subir une détérioration irréparable à l'air; il serait préférable de les conserver dans un récipient d'eau prise sur place. La personne chargée de recueillir les artefacts prendra soin d'attribuer un numéro à chacun et de remplir une fiche sur laquelle elle indique le nom de l'article, son numéro, sa provenance, la date de l'extraction, les dimensions et le nom du plongeur qui l'a extrait. D'autres renseignements pourront s'ajouter plus tard.

Une fois les fouilles terminées, on vérifiera si tout a été complété: plan détaillé du lieu des fouilles, situation de ce lieu par rapport aux rives ou à des points de références. Suivront trois autres étapes importantes:

1) Les travaux de nettoyage et de restauration des pièces exigent une grande minutie éclairée par des connaissances précises. Prenez tout le temps qu'il faut. Un équipement adéquat et de la patience feront toute la différence. Un objet de mauvaise apparence lors de son extraction peut presque retrouver son état originel quand il est bien restauré. Prenez la peine de vous documenter avant d'entreprendre quoique ce soit. Il est possible que vous ayez à consulter des experts en restauration. Ainsi la restauration d'un vieux fusil s'avère un travail d'expert: plusieurs matériaux le composent et chacun exige un soin particulier. Chaque espèce de métal requiert une technique différente alors que la restauration du bois est impossible sans un équipement hautement spécialisé. Les objets doivent être conservés dans des sacs de polyéthylène..

2) Suivra la recherche dans les archives et les documents. La découverte d'un ensemble d'objets dans un espace restreint n'est jamais le résultat du hasard. Une multitude d'objets militaires révèle un événement martial; un dépôt d'artefacts industriels témoigne d'une activité économique précise. Consultez des historiens locaux, rencontrez des membres de la Société d'histoire: ils vous conseilleront des ouvrages à lire et vous transmettront des adresses où vous pourrez trouver de la documentation historique. Peut-être même vous offriront-ils leur service.

3) Vient enfin la mise en valeur qui peut se limiter à un rapport de fouilles mais qui peut aussi prendre la formé d'une exposition. Après tout, tant de travail minutieux mérite d'être connu. D'autant plus que vos explications ne se limiteront pas à dire: "Boulet de canon trouvé non loin de tel endroit". Vous pourrez même faire parvenir des articles à différents journaux ou revues.

Revenons au rapport car il est aussi important que les objets trouvés. Que doit-il contenir?

La plupart des documents de ce genre comprennent les éléments suivants:

  1. L'identification du lieu et une description de son cadre historique;
  2. Une série de cartes précises;
  3. Résumé des circonstances qui ont mené à la découverte de ces objets et les objectifs des fouilles;
  4. Description détaillée des étapes (i.e. état de l'ensemble, le sol, la végétation, les courants et les stratigraphies) et des méthodes utilisées lors des fouilles. S'ajoute un relevé des difficultés rencontrées et des solutions utilisées;
  5. Plan du lieu avec la situation de chaque objet (dans le cas d'une épave, le dessin tridimensionnel s'impose);
  6. Catalogue de tous les objets (numérotés et décrits);
  7. Travaux de conservation et restauration effectués;
  8. Perspectives de recherches et de travaux à effectuer.

Tout compte fait, le patrimoine archéologique qui jonche le lit de nos cours d'eau est particulier de par le caractère même de sa provenance. Les plongeurs amateurs détiennent une responsabilité liée à la collectivité. Alors que le pillage ne conduit qu'à des gloires passagères et futiles, l'archéologie subaquatique exercée soigneusement par des plongeurs compétents peut contribuer à une meilleure connaissance de notre passé.

L'archéologie subaquatique est une activité fort complexe qui exige de la technique. Le présent document ne vise pas à faire connaître toutes ces techniques. Il tente plutôt de démontrer la complexité de cette science et fournit un résumé vulgarisé et succinct des principaux travaux à effectuer.

Réal Fortin

 


Si vous avez des commentaires sur ces pages SVP, communiquez avec l'administrateur.
Dernière mise à jour:  04 December, 2005