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ANDRÉ LÉPINE
archéologue sous-marin

Entrevue réalisée par Yvon Laporte,
le 2 février 1983 à Chambly.

Revue LA PLONGÉE,
Volume 10, No. 3-4, 1983

 

"… Il ne faut pas mélanger chasse au trésor, ramassage d'objets et archéologie…"

"Un objet qui n'est pas dans son contexte ne raconte plus son histoire,.. 
On ne s'intéresse pas a l'objet comme tel, on s'intéresse à ce qu'il y a derrière cet objet...'"

 

La Plongée: Est-ce qu'on peut dire que vous êtes un archéologue sous-marin professionnel?

A. Lépine: Oui et non... Je ne gagne pas ma vie avec cette activité puisque c'est impossible au Québec mais j'y passe la plus grande partie de mon temps en tant que consultant pour le Musée de l'île Ste-Hélène et comme président du Comité d'Histoire et d'Archéologie Subaquatique du Québec. Quand on occupe un poste de fonctionnaire, il est possible d'obtenir des congés sans solde pour des périodes plus ou moins longues.

La Plongée: Y a-t-il des gens au Québec qui gagnent leur vie avec l'archéologie sous-marine?

A. Lépine: Non... On peut obtenir des contrats ou des subventions du gouvernement provincial mais, de façon générale, ce sont de courtes périodes bien définies. Sur la scène fédérale, c'est différent. Parcs Canada emploie entre 6 ou 8 archéologues sous-marins qui effectuent les travaux partout au pays mais, mis à part ces quelques personnes, il faut compter sur une autre occupation pour manger 3 fois par jour.

La Plongée: Pouvez-vous expliquer un peu...

A. Lépine: Étant donné que mon père, Roch Lépine, a été l'un des premiers plongeurs au Québec, j'ai enfilé mes premières palmes à l'âge de 6 ans. Par la suite, l'ai éprouvé une attirance pour l'histoire en général. J'étais d'ailleurs très doué à l'école, ce qui m'a amené à l'Université de Montréal. en Études Anciennes, spécialisées en Archéologie classique. Autrement dit, j'étais plongeur et je suis devenu archéologue mais c'est beaucoup plus facile d'être archéologue et de devenir plongeur.

La Plongée: Est-ce que l'archéologie sous-marine tient une place importante au Québec, c'est-à-dire, est-elle développée ou sous-développée?

A. Lépine: Vous savez, tout est toujours relié à une question d'argent! Le seul ministère québécois susceptible d'intervenir en ce domaine est le Ministère des Affaires Culturelles. Il possède un département d'archéologie qui est axé principalement sur le travail terrestre et non pas sous-marin. Les budgets étant déjà très limités, vous pouvez vous imaginer la situation avec la crise économique

La Plongée: Autrement dit, le seul organisme pouvant subventionner la recherche sous-marine est le gouvernement, qu'il soit provincial ou fédéral?

A. Lépine: Non, pas du tout... Au Québec, par exemple, plusieurs travaux en archéologie sous-marine sont subventionnés par la Société du Musée Militaire et Maritime de Montréal, qui est mieux connue sous le nom de Musée de l'île Ste-Hélène. Le Musée dépend d'une fondation. En fait, le Musée de l'île Ste-Hélène est probablement le moteur de l'archéologie sous-marine dans la province.

La Plongée: Est-ce qu'il y a eu des découvertes importantes au Québec ou au Canada dans les dernières années?

A. Lépine: Ça dépend de ce que vous entendez par important!  Au point de vue archéologique, certaines recherches ont donné des résultats intéressants... Maintenant, si vous voulez savoir s'il y a eu des "découvertes spectaculaires," je vous répondrai non !

La Plongée: A-t-on découvert des objets précieux?

A. Lépine: Il ne faut pas mélanger la chasse aux trésors, le "ramassage" d'objets et l'archéologie. Ce sont 3 domaines complètement différents. En archéologie, par exemple, on peut passer quelques semaines sur un site, ce qui peut donner, par la suite, des années de travail, de recherche et de compilation. Plusieurs objets sont précieux pour nous, mais on ne s'arrête pas à l'objet. On s'intéresse à ce qu'il y a derrière cet objet, c'est-à-dire sa fabrication, sa provenance, son utilité...

La Plongée: Autrement dit, on peut faire de l'archéologie sous-marine en restant assis dans un bureau?

A. Lépine: Si on fait exception du travail de fouilles sur les lieux, oui... certainement. Le travail d'un véritable archéologue se fait bien souvent derrière un bureau ou dans un laboratoire. Ce n'est pas parce qu'on ramasse des objets dans le fond qu'on est archéologue!

La Plongée: Quels ont été les grands travaux d'archéologie sous-marine dans la province?

A. Lépine: Au début des années 70, il y a eu le projet du "Machault", à Restigouche. Il s'agissait d'une frégate française coulée en 1760. Ce sont les archéologues du gouvernement fédéral qui ont piloté le projet pendant près de 5 ans. Au cours des années 1978-79 et 80, le comité d'Histoire et d'Archéologie subaquatique du Québec a obtenu des fonds du gouvernement provincial pour faire des recherches sur la rivière Richelieu. Et dernièrement, avec l'appui du musée de l'île Ste-Hélène, en 1981 et 1982, il y a eu le projet Gaspé, où l'on a retrouvé une épave très ancienne qui malheureusement avait été pillée par des plongeurs peu consciencieux. Ce sont là les principaux projets qui se sont organisés au Québec, au cours des dernières années.

La Plongée: Vous venez de mentionner le pillage de l'un de ces sites. Est-ce que c'était volontaire?

A. Lépine: Dans ce cas-ci, oui, certainement. Le plongeur en question. que je connais depuis pas mal de temps, est un véritable opportuniste en son genre. Il pille systématiquement les sites, en étant conscient du tort qu'il peut causer. Vous savez, le pilleur, ce n'est pas le plongeur sportif qui sort de l'eau une vieille bouteille ou un boulet de canon.

La Plongée: Les plongeurs sont peut-être tentés de remonter de vieux objets à la surface?

A. Lépine: Je ne les blâme pas. J'en connais plusieurs qui ont remonté des objets intéressants au cours des années passées. À un moment donné, ils viennent me voir en me demandant de récupérer leur objet mais assez souvent, c'est sans signification... Un objet qui n'est pas dans son contexte ne raconte plus son histoire... Je connais même des plongeurs qui ont remonté des canons.. L'institut Canadien de conservation éprouve souvent des difficultés à préserver les pièces retrouvées, même avec beaucoup d'équipement sophistiqué. Alors imaginez un canon qui est entreposé dans un garage, par exemple… Il se décompose en moins de deux…

La Plongée: Avez-vous des projets?

A. Lépine: Effectivement. Nous étudions présentement des possibilités de projets dans le St-Laurent. Ce cours d'eau renferme des centaines et des centaines d'épaves. Cependant, à cause de l'érosion, du dragage, de l'accumulation de sédiments, le travail est difficile et malheureusement, il faut trouver les fonds nécessaires car vous savez, certains travaux d'archéologie sous-marine sont financés à coups de milliers de dollars. Le support logistique est quelquefois difficile à imaginer pour quelqu'un qui ne connaît pas ce que c'est. Alors si on trouve les fonds nécessaires oui... ce ne sont pas les projets qui manquent !

La Plongée: Vous parlez de support logistique, est-ce que le support humain pose des problèmes?

A. Lépine: Pas vraiment... Il arrive quelques fois que nous ayons des difficultés à coordonner les activités de toutes les personnes qui sont impliquées dans un projet, mais de façon générale, les spécialistes sont disponibles pour des projets spéciaux.

La Plongée: Est-ce que vous devez faire appel à plusieurs personnes qui n'ont pas vraiment un lien avec l'archéologie?

A. Lépine: Si vous parlez de secteurs d'activités professionnelles, la réponse est oui, assurément... ainsi, je me rappelle, nous avons impliqué des spécialistes de botanique pour connaître le type de fibre utilisé dans le tressage d'un vieux cordage de bateau. Nous avons travaillé avec des spécialistes en génie minier; il s'agissait de savoir si tel type de roche retrouvé dans une épave provenait ou non d'Europe. En fait, l'archéologie est une science qui fait appel à des spécialistes de plusieurs autres domaines, que ce soit des photographes, des dessinateurs, des géophysiciens, des historiens ou des biologistes...

La Plongée: En somme, lorsqu'on parle d'un véritable projet d'archéologie, on implique une organisation énorme...

A. Lépine: Effectivement... C'est pourquoi il n'est pas rare de voir des projets dont le rapport final peut être publié plusieurs années après le début des travaux. D'ailleurs, c'est bien souvent le rapport d'étude qui différencie les véritables archéologues des archéologues dits "amateurs". Je ne voudrais pas lancer le débat sur cette question car il est difficile de différencier les "vrais" des "moins vrais"... C'est une question d'appréciation, de reconnaissance et surtout de respect. Ceci dit, certains "ramasseux" d'objets se considèrent comme des archéologues mais ils ne sont pas reconnus dans le milieu.

La Plongée: Si vous aviez une conclusion à tirer de votre expérience des dernières années...

A. Lépine: Étant donné le nombre d'années au cours desquelles j'ai touché de près ou de loin l'archéologie sous-marine. je peux dire que c'est un domaine fascinant, tout en étant décevant. Fascinant, parce que cela nous permet de faire revivre, sous certaines formes, l'histoire de nos ancêtres. Décevant. parce que les moyens mis à notre disposition sont limités. C'est assez difficile de recommander à quelqu'un de poursuivre ses études dans ce domaine. Les débouchés pour les archéologues qui travaillent sur terre sont excessivement limités. Alors, vous pouvez vous imaginer la situation pour un archéologue sous-marin.

Cependant, si vous n'avez pas l'intention d'en vivre, c'est un domaine passionnant. Si vous anticipez d'entreprendre des recherches archéologiques, consultez des spécialistes en ce domaine plutôt que de vous lancer à l'aveuglette dans une telle entreprise... Vous éviterez ainsi le saccage d'un site archéologique...

 


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Dernière mise à jour:  22 juin, 2009