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Comme ça vous voulez plonger

l’Empress of Ireland ?

 

Un texte de Richard Larocque

L’auteur est biologiste marin, maître de plongée, plongeur Trimix et plonge activement depuis 1979. Il habite le Bas St-Laurent depuis 1983 et admet être plus passionné par la vie marine côtière que par l’Empress of Ireland, lequel il a visité une quinzaine de fois depuis 1986. Ce qui suit n'est pas un mode d'emploi sur comment plonger l'Empress mais plutôt quelques réflexions sur des éléments à considérer.

 

Encore une fois, le débat sur qui devrait plonger l'Empress of Ireland refait surface. D'une part, certains individus prétendent qu'à peu près n'importe qui peut plonger ce site alors, qu'à l'autre extrême, au moins un plongeur technique bien en vue a déjà affirmé publiquement que l'Empress représente un plus grand défi que l'Andrea Doria! D'autres plongeurs québécois ont une position similaire et jugent qu'il s'agit de plongées à risques élevés qui devraient être réservées à une seule catégorie de plongeurs experts. Comment expliquer une telle diversité d'opinions à propos d'un site de plongée très fréquenté depuis plusieurs années? Essayons d'y voir plus clair.

Tout d'abord, les avertissements d'usage. On m'identifie souvent à tord comment un expert de ce site alors qu'en réalité il n'en est rien. Mon expérience se limite à une douzaine de plongées sur l'épave depuis 1986. Malgré le fait que je plonge activement depuis plus de 24 ans et que j'habite la région depuis 20 ans, l'Empress n'a jamais été une priorité ou une obsession. La biologie marine m'attire beaucoup plus que les épaves. Ce qui suit n'est pas un mode d'emploi sur comment plonger l'Empress mais plutôt quelques réflexions sur des éléments à considérer.

L'Empress of Ireland gît sur son côté tribord par environ 44 mètres (145 pi.) de fond au large de Ste-Luce-sur-Mer. Il est situé dans une zone de forte productivité biologique et subit l'influence du courant de Gaspé en plus d'être affecté par l'écoulement d'eau douce provenant des rivières de la rive sud. Les courants y varient quotidiennement en fonction des marées mais aussi en fonction des cycles mensuels de hautes et de basses mers. Les conditions météorologiques ainsi que l'influence des phénomènes océanographiques locaux ont aussi des effets complexes sur les courants. Dans le pire des cas, le courant peut atteindre près de trois noeuds alors qu'à d'autres moments, il peut être nul. Il peut aussi varier entre la surface et le fond. La température de l'eau est plus prévisible et augmente graduellement au cours de l'été pour atteindre près de 15 degrés en surface alors qu'au fond, elle dépasse rarement 4 degrés Celsius. La visibilité est généralement inférieure à trois mètres du printemps au début de l'été. Tout d'abord à cause de l'influence des rivières en crue puis sous l'effet des successions de floraisons phytoplanctoniques. La visibilité s'améliore graduellement à partir de la mi-juillet et, à compter du mois d'août, il est fréquent d'observer des visibilités supérieures à six mètres. Il y a de nombreuses exceptions à ces généralités et plusieurs affirment avoir eu droit à des conditions parfaites dès la fin du mois de juin.

L'épave comme telle est une immense structure gisant sur 45 degrés. Les ponts supérieurs ont été passablement abîmés par le temps mais également par les nombreux efforts récupération de bois et d'artefacts. Le côté bâbord du pont principal peut être atteint à partir d'environ 26 mètres (85 pi.) à marée basse alors que les endroits les plus profonds, situés de l'autre côté du navire, sont à près de 44 mètres (145 pi.). Le point de départ le plus populaire est situé près de l'avant au-dessus d'une ouverture connue comme étant le "trou de dynamite". C'est à ce mouillage qu'un entrepreneur de la région amène généralement les groupes de plongeurs.

Dans ce contexte, comment établir la compétence minimale requise pour plonger l'Empress? Il est difficile de parler en terme de niveaux de formation puisque ceux-ci sont rarement une indication fiable des habilités d'un plongeur mais représentent plutôt l'état de ses connaissances au moment de son dernier cours, ce qui peut remonter à plusieurs années déjà. La formation technique avancée (surtout la plongée de caverne) est peut-être une exception parce qu'elle suppose nécessairement un changement d'attitude de la part du plongeur récréatif. Au minimum, une plongée sur l'Empress suppose une grande aisance face à trois contraintes: le froid, l'obscurité et le courant. Au delà d'une expérience avec ces facteurs isolés, le plongeur devra déjà avoir fait face à ces conditions simultanées et comprendre comment leur synergie peut l'affecter. Jusque là, rien de bien compliqué. Quiconque a fait certaines des épaves autour de 100 pieds dans les Grands Lacs ou dans le Fleuve en Ontario sera relativement bien préparé face à certains de ces facteurs. Préparé, mais préparé à quoi? Essentiellement à descendre pour toucher l'épave puis à remonter de 10 à 20 minutes plus tard sans avoir quitté de vue la ligne de remontée. Côté matériel, l'attirail habituel du plongeur récréatif convient parfaitement à ce type de plongée. Voilà donc comment un plongeur de niveau II avec l'expérience appropriée peut plonger l'Empress of Ireland. Une telle plongée, bien qu'étant relativement simple, n'est pas sans intérêt. Elle permet de saisir l'ampleur du site et de mesurer l'importance des contraintes auxquelles le plongeur doit faire face. Les réserves affichées par certains plongeurs d'expérience proviennent surtout du fait que bien peu de plongeurs se contenteront d'une plongée aussi simple après avoir fait le voyage jusqu'à Rimouski et payé le gros prix pour accéder au site. Motivés par des raisons aussi variées qu'un réel besoin de découverte ou par une recherche de l'exploit, la plupart des plongeurs chercheront à explorer l'épave au delà de la région immédiate de leur ligne de remontée. C'est à ce moment que d'autres variables viennent s'ajouter pour complexifier le déroulement sécuritaire de la plongée. Il ne faut cependant pas se leurrer, des centaines de plongeurs nous ont précédé sur l'épave au cours des vingt dernières années. Ceux-ci plongeaient selon les méthodes et avec le matériel de leur époque et ils en sont, pour la plupart, revenus vivants. Pourquoi donc s'en faire alors que malgré des techniques qu'on trouve aujourd'hui désuètes, ces gens ont réussit à faire autant de plongées et de sortir autant d'objets des profondeurs de l'épave? Simplement parce que ces plongeurs faisaient partie d'une minorité qui connaissaient bien le site et le plongeaient fréquemment. Aujourd'hui, le site est ouvert à tous, dont un nombre important de plongeurs en vacance qui ne prendront qu'une ou deux journées pour visiter l'épave. La pression de devoir accomplir la plongée à tout prix vient ajouter aux nouveaux problèmes de l'Empress.

Les trois grandes contraintes ayant déjà été identifiées, à quoi d'autre doit se préparer le plongeur qui veut explorer plus loin que la zone de sécurité autour de sa ligne de descente? La première chose à penser est que cette ligne de descente est aussi une ligne de remontée et, de ce fait, un lien vital avec la surface. Idéalement, le plongeur doit s'assurer de pouvoir la retrouver en tout moment, peu importe ce qui arrivera, y compris les pires imprévus. En pratique ceci est cependant impossible et le plongeur devra prévoir pouvoir quitter l'épave même s'il ne peut revenir à son point de départ. Ceci signifie d'amorcer une remontée en pleine eau avec tous les risques que cela comporte. A peu près personne ne peut prétendre réussir une remontée contrôlée dans le vide, dans l'obscurité, sans repère visuel et avec un courant qui varie selon les profondeurs. Il faut donc prévoir un quelconque dispositif de remontée d'urgence qui prendra généralement la forme d'un filin sur moulinet et d'une bouée de surface. L'exploration plus élaborée de l'épave suppose aussi un temps de fond prolongé et, à ces profondeurs, de la décompression obligatoire. L'obligation de la décompression est à peu près incontournable. Des mélanges respiratoires sur-oxygénés (Nitrox) peuvent être utilisés mais ceux-ci n'offriront qu'un avantage marginal à ces profondeurs et il convient mieux de les inclure comme simple marge de sécurité plutôt que comme facteur visant à réduire les temps de décompression. L'obligation de faire des paliers de décompression s'accompagne d'un besoin accru en gaz et d'une préparation ajustée en conséquence. Ceci signifie généralement que la plongée s'effectuera en doubles-cylindres avec tous les changements de logistique que cela implique. Le plongeur doit garder à l'idée qu'il doit pouvoir terminer sa décompression peu importe ce qui arrive à lui ou à son copain sous peine de devoir subir les effets d'un accident de décompression. La préparation de la plongée prend alors toute son importance et le plongeur doit connaître sa consommation d'air ET celle de son buddy pour être en mesure de pouvoir évaluer de façon réaliste quel sera le plan de plongée. Il pourra ainsi déterminer le point de retour qui permettra aux deux plongeurs d'échanger de l'air et de terminer la décompression en toute sécurité dans le cas d'une perte d'air accidentelle. La planification et la réalisation d'une plongée avec décompression requièrent une rigueur qui va bien au-delà de simplement suivre les indications de son ordinateur de plongée.

Deux autres éléments devront être considérés pour s'assurer de pouvoir revenir à son point de départ: l'obscurité et le risque d'enchevêtrement. Une lampe est essentielle, même pour simplement aller toucher l'épave. Cependant, l'éclairage prend toute son importance lorsqu'on décide de s'aventurer plus loin sur la structure. Dans l'obscurité totale, la lampe devient aussi importante que les autres pièces d'équipement et il est essentiel qu'elle soit fiable et d'une puissance suffisante. Il faut aussi prévoir une lampe de sécurité, généralement plus petite mais qui fera toute la différence lors d'une défaillance de la lampe primaire. Les risques d'enchevêtrement n'inquiètent généralement pas trop les plongeurs mais on doit néanmoins se pencher sur cette question. Le couteau est essentiel mais celui-ci ne sera pas d'une grande utilité si on se prend dans des fils électriques ou dans du fil très résistant (p.ex. Kevlar). Un coupe-ligne avec une lame de rasoir complète bien le couteau et est plus efficace si on doit se déprendre d'un filet ou d'un fil à pêche. Une paire de ciseaux d'ambulancier est aussi utile car elle permet de couper à peu près n'importe quoi, y compris du fil électrique de gros calibre. Ces deux outils en plus d'être bien adaptés à des tâches précises servent aussi de rechange au couteau qu'il est toujours possible de perdre.

A l'exception des doubles-cylindres qui requièrent des techniques particulières, rien de ce qui précède n'est hors de portée du plongeur récréatif qui veut s'attaquer à l'Empress. Il suffit d'avoir appris à utiliser son matériel et d'avoir pratiqué les scénarios d'urgence dans des conditions plus faciles. Les doubles-cylindres requièrent cependant un certain entraînement pour bien les utiliser, surtout pour la gestion de l'air avec le collecteur (manifold). Mentionnons au passage qu'en 1999, il n'y a plus de justification à l'utilisation des doubles indépendants ou d'une barre temporaire (cheater bar) pour plonger l'Empress. Donc, rien de compliqué jusque là n'est-ce pas? Oui, mais il ne faudrait pas oublier les effets de la narcose.

A plus de 30 mètres (100 pi.) et sans doute même moins profond, tous les plongeurs subissent les effets de la narcose à l'azote. L'effet peut être subtil ou foudroyant mais il sera toujours là et ne fera qu'augmenter avec la profondeur. Les effets réels de la narcose versus la perception de celle-ci est un autre débat mais il est certain que tout plongeur qui visite l'Empress devra y faire face. Malgré que la composante objective de la narcose soit sans doute à peu près constante, la perception qu'on en a varie beaucoup en fonction de l'individu, de la plongée et de l'environnement. Avec ses nombreuses contraintes, l'Empress vient augmenter l'effet de la narcose chez la majorité des gens. A moins d'avoir recours à des mélanges respiratoires contenant de l'hélium (rarement utilisés sur l'Empress) il n'y a pas de façon simple de contourner le problème. Chez plusieurs individus, la narcose peut sans doute être gérée de façon acceptable aux profondeurs rencontrées sur l'Empress, mais cela suppose une grande préparation et des réactions quasi automatiques en cas d'imprévu. Ceci suggère un long entraînement que peu de gens voudront envisager.

Terminons en abordant un sujet tabou de la plongée récréative: la pénétration. Sauf pour de très rares exceptions, il n'y a pas de formation en pénétration d'épave qui se donne au Québec. Les " spécialités " récréatives en plongée d'épave visent généralement la plongée sur épave et non pas dans les épaves et, encore là, à des profondeurs inférieures à ce qu'on retrouve sur l'Empress. La distinction est énorme et la pénétration d'épave requiert un ensemble de compétences qui ne peuvent s'acquérir facilement. A bien des égards, celle-ci est similaire à la plongée de caverne mais en plus complexe. Les standards américains pour la plongée de caverne requièrent un minimum d'une semaine de formation intensive en conditions idéales de température et de visibilité pour obtenir une certification. La pénétration d'épave requiert les mêmes compétences en plus des habilités spécifiques requises pour plonger dans des conditions difficiles à l'intérieur d'une structure instable. C'est à ce niveau que le discours en apparence élitiste de certains plongeurs prend toute son importance et sa justification. L'Empress n'est pas une épave facile à pénétrer pour plusieurs raisons dont son orientation, les visibilités réduites et son degré de dégradation. A ce qu'on dit, d'autres épaves en apparence plus difficiles (comme l'Andrea Doria) sont plus faciles à visiter à cause de ces facteurs. La pénétration d'épave ne s'improvise pas et ne s'apprend pas rapidement. Le plongeur autodidacte parviendra peut-être à acquérir les compétences requises mais l'expérience a démontré que dans plusieurs cas, il agira plutôt par simple imitation sans nécessairement saisir toutes les nuances des techniques et des configurations. La formation de haut niveau en plongée présente l'immense avantage de permettre un apprentissage avec les meilleurs éléments du milieu en plus de favoriser l'uniformité des procédures et des standards.

En conclusion, l'Empress est un site exceptionnel qui, malgré qu'il se situe à la limite de la plongée récréative, peut néanmoins être à la portée de plusieurs plongeurs avancés. Le plongeur qui veut y réaliser une plongée sécuritaire doit connaître les contraintes spécifiques au site et s'y préparer sérieusement. Il est possible d'y réaliser des plongées simples en autant qu'on sait respecter un plan de plongée réaliste et ses propres limites.

Texte original diffusé en 1999
Modifié le 29 juin 2001
Modifié le 4 août 2003

 


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Dernière mise à jour:  22 avril, 2007