On connaît tous le saumon, mais qui connaît vraiment celui de l'Atlantique?
Il est vrai qu'il est facile de s'y perdre saumon rose, saumon Chinook, saumon
Coho, saumon Nerka, saumon Keta.
En fait, on peut les regrouper en deux catégories : les saumons du Pacifique
(toutes les espèces nommées précédemment) et le saumon atlantique. Les deux
espèces naissent en eau douce, grandissent principalement en eau salée et
retournent en eau douce pour y frayer. Toutefois, le saumon du Pacifique meurt
quelques jours après avoir frayé, tandis que celui de l'Atlantique survit
généralement à ses ébats amoureux, retourne en mer et revient frayer de
nouveau en rivière les années suivantes. C'est pourquoi. en plongée au
Québec, on rencontre plutôt le saumon atlantique que ses cousins.
La Gaspésie est reconnue pour ses fameuses rivières à saumon et c'est là
que j'ai appris à le connaître. Il faut attendre son tour pour plonger, car
toutes les rivières sont fréquentées par les amateurs de pêche, du début
juin jusqu'à la fin du mois d'août. Il n'est pas interdit de plonger à ces
endroits durant l'été, mais notre présence n'est guère appréciée.
À Grande-Grève, dans le Parc Forillon, on rencontre des saumons aux flancs
argentés, au ventre blanc argenté et au dos brun, vert ou bleu. Ce sont de
superbes poissons, surtout lorsqu'ils atteignent une taille respectable (autour
de 15 kilos).
Si, de cet endroit, on pouvait suivre ce roi des eaux dans son voyage vers
une aire de reproduction, on découvrirait qu'il a probablement vu le jour dans
la rivière Darmouth, à Gaspé. C'est donc là qu'il retournera frayer. Après
avoir passé quelque temps dans les eaux saumâtres de l'embouchure de la
rivière, afin de permettre à son système de se modifier pour affronter la vie
en eau douce, il entreprend sa remontée printanière.
Il possède une aptitude remarquable à remonter les chutes et autres
obstacles pour atteindre les frayères. Ses prouesses sont une source
d'émerveillement depuis des siècles. Bien sûr, ce long trajet se fait en de
nombreux jours. Le saumon doit se reposer souvent car, à partir du moment où
il entre en eau douce, il ne se nourrit plus. Il entreprend son périple en mai
pour rencontrer sa future compagne de frai à la mi-octobre.
La course aux obstacles commence dès le printemps: faible hauteur du niveau
de l'eau à cause de la saison sèche; pêcheur à la mouche qui le taquinent et
mettent sa patience à rude épreuve; braconniers qui ne cherchent qu'à faire
du profit ou tout simplement à défier la loi pour le plaisir du risque ainsi
que tous les obstacles morphologiques (formations rocheuses et dénivellations
de terrains). On pourrait, en d'autres lieux, parler des ours, des barrages
hydroélectriques, de la pollution, des rivières dont le courant a été
dévié ou des rivières complètement à sec à cause de coupes de bois
intensives exécutées trop près des cours d'eau fragiles.
Enfin, notre héros approche de sa destination. Pour être en mesure de
courtiser une femelle, il (loir se parer de ses plus beaux atouts. Après avoir
perdu sa couleur argentée en pénétrant en eau douce, il revêt sa livrée de
noces, c'est-à-dire une coloration bronzée ou brun foncé et, s'il est un peu
"playboy", quelques taches rougeâtres sur la tête et le corps. Ses
nageoires pectorales et caudales deviennent également plus foncées. La femelle
est également vêtue de ses apparats de noces, de couleur identique. Le mâle
doit démontrer sa virilité. Sa tète s'allonge et sa mâchoire inférieure se
développe et se recourbe pour former un crochet. Le voilà enfin prêt.
Lorsqu'il est en quête d'une belle dame, on observe chez lui une approche
lente, un frémissement du corps, de douces caresses et quelques frôlements. La
femelle répond à ses avances en choisissant un fond de gravier afin d'y
creuser un nid. Couchée sur le côté, elle se sert de sa queue comme d'une
pagaie et s'attelle à la tâche. Pendant ce temps, le mâle éloigne les
intrus. Plongeurs ou poissons, il ne fait pas de différence. Alors tenez-vous
à l'écart et observez de loin !
Sa campagne finit ses préparatifs. Elle l'attend bien gentiment au milieu du
nid. Il prend position à côté d'elle. Enfin les oeufs et la laitance sont
libérés. La femelle recouvre de gravier sa future progéniture. Cette
opération est répétée plusieurs fois jusqu'à ce que le frai soit terminé
Après tous ces ébats, mâle et femelle, à court d'énergie, perdent leurs
belles couleurs qui tournent au foncé. Ils sont alors appelés "saumons
noirs" et "charognards". Si le cœur leur en dit, ils retournent
en mer en dérivant d'une fosse à l'autre pour se reposer on bien, seule, la
femelle s'en retourne laissant le mâle passer l'hiver dans la fosse.
Leur progéniture verra le jour environ 110 jours après la ponte, mais
demeurera dans le gravier jusqu'à ce que son sac vitellin soit consommé.
Lorsqu'ils émergent du gravier, les jeunes séjournent dans l'eau à courant
rapide jusqu'à ce qu'ils atteignent environ 65 mm. On les appelle alors tacons.
Leurs corps élancés portent de huit à onze marques pigmentées sur les
flancs, séparées les unes des autres par une tache rouge à la hauteur de la
ligne latérale. Au moment où ils se transforment en smolts et
descendent à la mer, environ deux à trois ans après leur naissance, ils
perdent leurs marques et revêtent une livrée argentée. La croissance en mer
est relativement rapide et s'ils reviennent à leur rivière natale après un
an, on les appelle grilser. Ils pèsent alors de 1.5 à 3 kg... et le
cycle recommence.
En eau douce, le tacon dévore des insectes aquatiques ou terrestres. En mer,
son menu se compose d'une grande variété d'organismes y compris les crustacés
et les "Poissons à la carte"... tels éperlans, lançon, harengs,
capelans et petites morues. En eau douce, comme on l'a vu précédemment, les
saumons ne se nourrissent pas lors de la montaison.
Quels sont les prédateurs? Les tacons redoutent surtout le bar rayé et les
martins-pêcheurs. Les œufs et les alevins sont dévorés par l'anguille
d'Amérique. La truite mouchetée prend aussi sa part du gâteau. Les adultes en
mer peuvent devenir la proie des requins, des goberges, des thons et des
espadons La lamproie marine leur cause parfois du tort.
Révéré par les pêcheurs sportifs et estimé des gourmets, le saumon
atlantique a eu avec l'homme des rapports véritablement uniques Peu d'animaux,
qu'il s'agisse de poissons, d'oiseaux ou de mammifères, ont mérités autant
d'attention que lui. Il était même apprécié des Gaulois et, plus tard, des
Romains. Sa popularité a aussi son côté sombre. Il est très sensible à la
pollution et est même disparu de la région des Grands Lacs à cause de l'usage
abusif des ressources naturelles par l'homme comme ce fut le cas dans les
années soixante sur la côte Ouest du Groenland. "La pêche commerciale
au large du Groenland constitue l'une des plus sérieuses menaces à la survie
des stocks anadromes. Toutes les populations y sont exposées puisque c'est au
Groenland, semble-t-il, que les saumons anadromes des deux côtés de
l'Atlantique se rendent pour se nourrir". (W. B. Scott et E.J.
Crossman, Poissons d'eau douce du Canada)
"Salmo salar", tu me fascines et, tant que je vivrai en
Gaspésie et que je serai en mesure de le faire, je te rendrai visite
annuellement dans ta rivière natale.