Si vous n'avez jamais croisé ce poisson magnifique lors de vos plongées eh
bien... je vous le souhaite! Personnellement il m'impressionne à chaque fois.
il a tous les attributs du chasseur rapide et efficace: forme hydrodynamique
avec son corps très allongé, tête et museau pointus, mâchoires développées
munies de bonnes dents. En plus de ces caractéristiques sa nageoire dorsale
unique située loin à l'arrière au même niveau que la nageoire anale nous le
fait reconnaître comme un brochet. Cette famille compte cinq espèces dont les
deux plus gros sont les deux plus connus: le Grand brochet lui-même et
le Maskinongé. On peut les distinguer par leur coloration: le
Maskinongé possédant des taches sombres sur fond pâle et le Grand brochet des
taches pâles sur fond sombre! Il existe cependant des hybrides entre ces
espèces ce qui peut rendre parfois l'identification difficile. Si toutefois
vous avez sous vos yeux un spécimen de plus d'un mètre 20 de long, c'est un
Maskinongé ! Celui-ci en effet peut atteindre 1,6 m et peser plus de 30
kg ! Le Grand brochet lui pèse moins de 20 kg mais la majorité de ceux qu'on
rencontre oscille autour de 2 kg pour une longueur de 60 cm.
Le Grand brochet a une distribution très étendue. On le retrouve en Europe,
en URSS et presque partout au Canada. Il est présent partout au Québec sauf en
Gaspésie. Il habite principalement les rivières et lacs à eaux claires et pas
trop froides où il y a beaucoup de végétation. Il se tient d'ordinaire dans
des eaux peu profondes sauf en plein été où il ira trouver des eaux plus
fraîches. Dans ces endroits il exercera ses talents de chasseur.
Environ 90% de son menu sera constitué de poissons. Il attrapera n'importe
quelle espèce qui lui passera sous le nez y compris de sa propre espèce !
Je
ne sais pas si vous êtes comme moi mais en plongée lorsque je fais de telles
rencontres je me demande toujours si la présence de plongeurs n'irrite pas ces
prédateurs et s'ils n'auront pas alors de comportements agressifs. Pourtant, la
plupart du temps, ils s'éloignent lorsque nous tentons de nous approcher.
D'ailleurs le Grand brochet s'attaque principalement aux espèces qui sont
environ au tiers ou à la demie de sa propre longueur; il n'y a donc rien à
craindre. A l'occasion il ne dédaignera pas grenouilles, écrevisses et même
canetons ou rats musqués !
Pourtant on n'a pas souvent la chance de le voir en action. Il m'est arrivé
d'en observer un entouré de crapets et de perchaudes et il demeurait sur place
ne déplaçant ses nageoires que pour se maintenir contre un faible courant. Ils
ne sont évidemment pas continuellement en quête de nourriture et la présence
de plongeurs le dérangeait peut-être. D'ailleurs il se laisse moins approcher
que les crapets ou les perchaudes. C'est un chasseur solitaire et ne se regroupe
que pendant la période de reproduction.
Fraie
Le Grand brochet fraie en avril aussitôt que les glaces ont libéré les
frayères. Celles-ci idéalement sont des endroits peu profonds (15 à 20 cm)
où la végétation est dense. Le fraie a lieu de jour: mâle et femelle roulent
ensemble sur le côté et expulsent simultanément laitance et oeufs par des
vibrations rapides du corps. Ceci se répète plusieurs fois par jour pendant 2
à 5 jours. Les oeufs sont ainsi éparpillés au hasard et ne sont l'objet
d'aucun soin. Pour assurer la survie, un très grand nombre d'oeufs seront donc
nécessaires. On a calculé en moyenne 32,000 oeufs par femelle adulte mais ce
nombre pourrait atteindre 500,000 chez les plus grosses. L'éclosion aura lieu
12 à 14 jours plus tard. Pendant leur première semaine les jeunes sont
inactifs; ils demeurent fixés à la végétation à l'aide de ventouses qu'ils
possèdent sur la tête. Ils se nourrissent à même leur substance de réserve.
Par la suite ils commencent à circuler et à se nourrir de plancton puis dès
qu'ils ont atteint quelques centimètres de long leur régime de poissons
commence.
Leur croissance est alors très rapide et ils atteignent 15 cm après leur
premier été.
Barrage
Plusieurs d'entre vous ont sans doute entendu parler des problèmes de
régularisation des eaux de la rivière Richelieu et du lac Champlain. Depuis
les dix dernières années environ, les crues printanières ayant augmenté, des
plaintes de plus en plus nombreuses se sont fait entendre de la part des
riverains. Ceux-ci réclament que les autorités gouvernementales régularisent
les eaux d'une façon ou d'une autre. Des études ont démontré qu'une solution
envisageable serait de draguer le Richelieu à la hauteur de St-Jean et d'y
construire un barrage. Ceci pourrait éliminer les problèmes d'inondations de
chaque printemps.
Cependant le Grand brochet, prédateur important de ce réseau hydrographique
serait grandement affecté. Des études faites par des chercheurs de
l'université du Québec à Montréal ont en effet bien identifié les sites de
fraie du Grand brochet. Ces frayères le long de la rivière sont situées
principalement près de St-Paul de l'île-aux-Noix et justement sur les terrains
inondés. En construisant un barrage il n'y a plus d'inondations et donc plus
d'eau sur les frayères !
Quand on sait que déjà 99% des oeufs pondus n'atteignent pas le stade
adulte, qu'en serait-il si les frayères disparaissaient ? C'est un dossier à
suivre car à ma connaissance la décision finale n'est pas prise. Espérons
qu'on tiendra compte de ce problème dans cette décision et que les habitués
du Richelieu auront encore la chance d'observer dans l'avenir ce prédateur: le
Grand brochet.