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LE GRAND BROCHET
(Esox Iucius)

par François Villeneuve

Revue LA PLONGÉE, Volume VII, No. 3, Février - Mars 1980

 

Si vous n'avez jamais croisé ce poisson magnifique lors de vos plongées eh bien... je vous le souhaite! Personnellement il m'impressionne à chaque fois. il a tous les attributs du chasseur rapide et efficace: forme hydrodynamique avec son corps très allongé, tête et museau pointus, mâchoires développées munies de bonnes dents. En plus de ces caractéristiques sa nageoire dorsale unique située loin à l'arrière au même niveau que la nageoire anale nous le fait reconnaître comme un brochet. Cette famille compte cinq espèces dont les deux plus gros sont les deux plus connus: le Grand brochet lui-même et le Maskinongé. On peut les distinguer par leur coloration: le Maskinongé possédant des taches sombres sur fond pâle et le Grand brochet des taches pâles sur fond sombre! Il existe cependant des hybrides entre ces espèces ce qui peut rendre parfois l'identification difficile. Si toutefois vous avez sous vos yeux un spécimen de plus d'un mètre 20 de long, c'est un Maskinongé ! Celui-ci en effet peut atteindre 1,6 m et peser plus de 30 kg ! Le Grand brochet lui pèse moins de 20 kg mais la majorité de ceux qu'on rencontre oscille autour de 2 kg pour une longueur de 60 cm.

Le Grand brochet a une distribution très étendue. On le retrouve en Europe, en URSS et presque partout au Canada. Il est présent partout au Québec sauf en Gaspésie. Il habite principalement les rivières et lacs à eaux claires et pas trop froides où il y a beaucoup de végétation. Il se tient d'ordinaire dans des eaux peu profondes sauf en plein été où il ira trouver des eaux plus fraîches. Dans ces endroits il exercera ses talents de chasseur.

Environ 90% de son menu sera constitué de poissons. Il attrapera n'importe quelle espèce qui lui passera sous le nez y compris de sa propre espèce !

Je ne sais pas si vous êtes comme moi mais en plongée lorsque je fais de telles rencontres je me demande toujours si la présence de plongeurs n'irrite pas ces prédateurs et s'ils n'auront pas alors de comportements agressifs. Pourtant, la plupart du temps, ils s'éloignent lorsque nous tentons de nous approcher. D'ailleurs le Grand brochet s'attaque principalement aux espèces qui sont environ au tiers ou à la demie de sa propre longueur; il n'y a donc rien à craindre. A l'occasion il ne dédaignera pas grenouilles, écrevisses et même canetons ou rats musqués !

Pourtant on n'a pas souvent la chance de le voir en action. Il m'est arrivé d'en observer un entouré de crapets et de perchaudes et il demeurait sur place ne déplaçant ses nageoires que pour se maintenir contre un faible courant. Ils ne sont évidemment pas continuellement en quête de nourriture et la présence de plongeurs le dérangeait peut-être. D'ailleurs il se laisse moins approcher que les crapets ou les perchaudes. C'est un chasseur solitaire et ne se regroupe que pendant la période de reproduction.

Fraie

Le Grand brochet fraie en avril aussitôt que les glaces ont libéré les frayères. Celles-ci idéalement sont des endroits peu profonds (15 à 20 cm) où la végétation est dense. Le fraie a lieu de jour: mâle et femelle roulent ensemble sur le côté et expulsent simultanément laitance et oeufs par des vibrations rapides du corps. Ceci se répète plusieurs fois par jour pendant 2 à 5 jours. Les oeufs sont ainsi éparpillés au hasard et ne sont l'objet d'aucun soin. Pour assurer la survie, un très grand nombre d'oeufs seront donc nécessaires. On a calculé en moyenne 32,000 oeufs par femelle adulte mais ce nombre pourrait atteindre 500,000 chez les plus grosses. L'éclosion aura lieu 12 à 14 jours plus tard. Pendant leur première semaine les jeunes sont inactifs; ils demeurent fixés à la végétation à l'aide de ventouses qu'ils possèdent sur la tête. Ils se nourrissent à même leur substance de réserve. Par la suite ils commencent à circuler et à se nourrir de plancton puis dès qu'ils ont atteint quelques centimètres de long leur régime de poissons commence.

Leur croissance est alors très rapide et ils atteignent 15 cm après leur premier été.

Barrage

Plusieurs d'entre vous ont sans doute entendu parler des problèmes de régularisation des eaux de la rivière Richelieu et du lac Champlain. Depuis les dix dernières années environ, les crues printanières ayant augmenté, des plaintes de plus en plus nombreuses se sont fait entendre de la part des riverains. Ceux-ci réclament que les autorités gouvernementales régularisent les eaux d'une façon ou d'une autre. Des études ont démontré qu'une solution envisageable serait de draguer le Richelieu à la hauteur de St-Jean et d'y construire un barrage. Ceci pourrait éliminer les problèmes d'inondations de chaque printemps.

Cependant le Grand brochet, prédateur important de ce réseau hydrographique serait grandement affecté. Des études faites par des chercheurs de l'université du Québec à Montréal ont en effet bien identifié les sites de fraie du Grand brochet. Ces frayères le long de la rivière sont situées principalement près de St-Paul de l'île-aux-Noix et justement sur les terrains inondés. En construisant un barrage il n'y a plus d'inondations et donc plus d'eau sur les frayères !

Quand on sait que déjà 99% des oeufs pondus n'atteignent pas le stade adulte, qu'en serait-il si les frayères disparaissaient ? C'est un dossier à suivre car à ma connaissance la décision finale n'est pas prise. Espérons qu'on tiendra compte de ce problème dans cette décision et que les habitués du Richelieu auront encore la chance d'observer dans l'avenir ce prédateur: le Grand brochet.

 


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Dernière mise à jour:  04 December, 2005