Vous le reconnaissez? Habituellement on l'appelle le crapaud de mer. Les
chaboisseaux se retrouvent autant en eau douce qu'en eau salée, mais quand on
parle de crapaud de mer on fait mention de celui représenté ici. On dit d'eux
que "Qui s'y frotte s'y pique". C'est un peu vrai si vous les
manipulez brusquement. En tait, le plus redoutable des chaboisseaux est celui à
18 épines (Myoxocephalus octodecemspinorus). Son opercule est à éviter
car il est armé d'une longue épine acérée qui perce et pénètre gant et
peau, infligeant une cuisante brûlure.
Revenons à notre spécimen. Le chaboisseau à épines courtes peut atteindre
une longueur de 50 cm pour la femelle et de 42 cm pour le mâle. Malgré cette
taille respectable, il est facile de passer à côté sans le voir. Il est
tellement confiant en son mimétisme qu'il ne quittera sa position immobile
qu'à la toute dernière seconde. Sa coloration est variable et tellement bien
adaptée à son environnement qu'il est à peu près inutile d'en dire plus.
Il m'est arrivé à plusieurs reprises de voir des spécimens si drôlement
colorés que je les ai surnommés les "clowns de la mer". Il
paraît que ce sont les mâles qui s'habillent de la sorte. Le dos et les flancs
sont bruns et le ventre jaune pâle. Par contre le corps, à l'exception du dos
est recouvert de taches de couleur jaune de la grosseur d'une pièce de dix sous
ou moins. On dirait qu'elles ont été peintes à la main.
Un autre jour, un crapaud se tenait sur un fond de vase parmi des débris
d'herbes et des signes apparents de pollution bactériologique (mousse
grisâtre...). On aurait dit que le poisson lui-même s'était transformé en
mort vivant. Même les yeux avaient une drôle de couleur. Lorsque je l'ai
touché, il a décampé à toute vitesse, nageoires repliées.
Le chaboisseau à épines courtes se rencontre à peu près partout où le
plongeur peut s'aventurer en mer froide. Par contre, en bon commensal de
l'homme, il affectionne principalement les abords des quais, toujours à la
recherche d'un éventuel repas facile. Il bouffe tout ce qui lui tombe sous la
dent: débris de poissons, diverses substances organiques, crabes, crevettes et
vers marins. J'ai aussi remarqué qu'il adore les oursins: après en avoir
coupé un en deux, j'ai offert ce mets de choix à mon spécimen qui s'est
aussitôt mis aux aguets, le regard figé sur son repas. Après quelques minutes
de réflexion dans une immobilité complète et exemplaire, il s'est gonflé, a
redressé ses nageoires et a bondi sur le mets convoité. L'intérieur de
l'oursin a été aspiré en une fraction de seconde.
Le chaboisseau ne pense pas uniquement à manger, il s'intéresse aussi à la
survie de son espèce. Son instinct amoureux atteint son paroxysme vers la fin
de l'hiver ou au début du printemps dépendant de la région. Contrairement à
beaucoup d'espèces marines, le chaboisseau à épines courtes s'unit en couple
et non en harem. Après avoir trouvé un fond rocheux par 6 à 11 mètres, les
oeufs sont pondus en masse spongieuse dans une crevasse en forme de V. Ils sont
maintenus propres et bien aérés par le mâle qui en assume la garde, la
femelle ayant déserté le nid pour des eaux plus profondes. Dans une eau à
0°C, les oeufs prendront environ 3 mois à se développer. Les larves d'environ
8 mm resteront sur le fond un certain temps et ne se préoccuperont que de
manger et de grandir. A l'âge de 6 ou 8 ans (pour le mâle et la femelle
respectivement) leur cervelle sera en mesure d'ajouter deux nouveaux mots à un
vocabulaire "crapaud" bien restreint: sexe et reproduction. Petits
coquins va...
Le crapaud n'a pratiquement pas d'ennemis sauf les 21 espèces de parasites
qui envahissent son corps. Pas surprenant que les prédateurs lui fassent la
moue. La seule utilité que ce poisson peut avoir en plus d'être un vidangeur,
c'est qu'il a été utilisé assez longtemps comme appât dans les casiers à
homards. De nos jours, cette pratique a été délaissée mais on peut lui
réserver une certaine attention car il est un sujet facile à observer et à
photographier pour les plongeurs.