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LA BEAUDROIE D'AMÉRIQUE
Lophius americanus (Valenciennes 1837)

par Roxanne "Roxy" Lamoureux

Revue LA PLONGÉE, Volume 15, No. 5, Octobre 1988

 

Un monstre marin, ça existe! C'est ce que je me suis dit en voyant ce poisson... Cet être à l'aspect presque préhistorique est appelé "aIlmouth" par certains riverains de la baie de Gaspé. Ce qualificatif lui va à merveille: un poisson "tout en bouche". Imaginez-vous un peu l'apparence de ce lophidé dont la bouche grande ouverte mesure 16.3 cm, la largeur de la tête 29 cm, pour une longueur hors tout de 70 cm, les dimensions exactes de mon spécimen. Une bouche, un estomac et une minuscule queue pour faire avancer cette "machine à gober" !

Ma première rencontre avec ce spécimen plutôt inattendu se produisit aux Escoumins. À la vue de cette bouche immense plutôt menaçante, j'avais dû battre en retraite. Bruno, un autre de mes confrères, a croisé son chemin à Mont St-Pierre en Gaspésie. puis le dernier spécimen, celui de ma photo, a été observé de près à Grande-Grève au Parc Forillon. Les profondeurs variaient de 15 m à 40 m.

La Beaudroie est un poisson qui s'adapte facilement à toutes les profondeurs jusqu'à 667 m. et à des températures d'eau variant de 0°C à 21°C. Son corps est mou et flasque et s'affaisse partiellement lorsqu'il est retiré de l'eau. Comme vous l'avez constaté précédemment, la tête est très grande et même plus large que le tronc. De forme aplatie, elle entre 2½ fois dans la longueur totale qui peut atteindre 1.2 m. Ça fait une fichue tête, hein! Elle vous regarde avec un "sourire fendu jusqu'aux oreilles", garni de dents irrégulières ressemblant à des canines. La gorge et le palais (vomer et os palatins) sont tout aussi bien équipés; sur un menton considérablement proéminent pousse une série de pattes charnues ramifiées qui donnent l'impression qu'elle a du poil au menton. On retrouve cette même série de pattes mais plus petites, ressemblant à de la dentelle, sur deux rangées le long du corps à partir de l'arrière des nageoires pectorales jusqu'à la nageoire caudale.

Une autre caractéristique remarquable de la Beaudroie est la première des six épines qui ornent sa tête et son dos. Celle-ci est insérée à faible distance derrière la lèvre de la mâchoire supérieure et sa longueur est à peu près égale au quart de celle de la tête. Elle porte à son extrémité une excroissance charnue qui ressemble à un leurre au bout d'une ligne à pêche. Selon certains auteurs ou observateurs, cette épine étant mobile devant la bouche, servirait d'appât à ce glouton pour attirer les proies insouciantes à portée de sa bouche caverneuse qui engloutit tout en un temps, deux mouvements: d'où surnom de poisson-pêcheur. D'autres affirmeraient que cet apparat ne servirait que durant la parade nuptiale, tandis qu'un autre groupe de scientifiques insisteraient sur le fait que toutes ces excroissances. ces franges autour de la bouche et sur les flancs, la couleur sombre du dos, la position des yeux et leur ressemblance à certains animaux marins fixes, aussi bien que la présence de bosses sur le crâne ne seraient que des atouts dans l'art du camouflage. Peu importe l'apparence de cette créature ou la fonction de son antenne frontale, tout ce que les auteurs s'accordent à dire c'est qu'il est un excellent prédateur puisqu'on a retrouvé dans son estomac très extensible plusieurs espèces de proies dont les suivantes: harengs, lançons, gaspareau, maquereau, tanche tautogue, chaboisseau, hémitriptère, raies. crabes, étoiles de mer, ainsi même que des oiseaux marins! Étant donné que ce "Diable des mers" (autre surnom) s'accommode de tout ce qui lui tombe sous la dent et qu'il sait s'adapter à différentes conditions. il n'est pas prêt de disparaître de la surface de la terre. De plus, une femelle peut pondre des millions d'oeufs qu'elle enveloppe d'un voile de mucus de teinte légèrement violette, qui peut mesure 9 à 12 m. de long sur 3 m. ou plus de large.

Il arrive qu'après de fortes tempêtes on retrouve ces immenses couveuses échouées sur les plages. Si les oeufs survivent aux caprices de Dame Nature, ils écloront en l'espace de 1 à 3 semaines et les alevins déjà munis d'épines seront prêts à affronter leur monde liquide et à gober tout ce qui bouge.

Ce poisson, malgré son apparence repoussante. est consommé en grande quantité en Europe. Pour ce qui est du Canada, il servirait surtout à la fabrication de farine de poisson. La seule partie comestible de ce "Shovel shark" (ainsi nommé par d'autres Gaspésiens), est le muscle caudal, et pour en avoir fait l'essai, je peux vous affirmer qu'il ne goûte pas ce qu'il a l'air: c'est un vrai délice.

 

Claude Melançon, Les Poissons de nos eaux.

A.H. Leim et W.B. Scott, Poissons de la Côte Atlantique du Canada, (Bulletin 133),
Office des Recherches sur les Pêcheries du Canada (Ottawa), 1972


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Dernière mise à jour:  04 December, 2005